La téléréalité a 20 ans : « J’ai demandé à Karl Marx de soutenir Kevin, Dylan et Samantha », se souvient l’avocat qui a « transformé » les candidats en travailleurs

INTERVIEW L’avocat Jérémie Assous est parvenu à faire requalifier en contrat de travail la participation des candidats à une émission de téléréalité

Propos recueillis par Vincent Vantighem

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Jérémie Assous a obtenu des indemnités pour les candidats de la téléréalité en faisant valoir qu'ils travaillaient à l'écran.
Jérémie Assous a obtenu des indemnités pour les candidats de la téléréalité en faisant valoir qu'ils travaillaient à l'écran. — ALAIN JOCARD / AFP
  • A l’occasion des 20 ans de la téléréalité, « 20 Minutes » propose une série d’articles sur ce phénomène qui a bouleversé le petit écran.
  • L’avocat Jérémie Assous a accepté de raconter comment il avait obtenu en justice des indemnités pour les candidats en faisant valoir qu’ils devaient bénéficier d’un vrai contrat de travail.
  • En vingt ans, il assure avoir défendu environ 450 candidats, s’être enrichi et fait connaître grâce à cela.

Jérémie Assous a autant d’admirateurs que de détracteurs. Il le sait. Et il en joue. La rançon du succès. Au début des années 2000, alors tout jeune avocat, il est parvenu à faire requalifier en contrat de travail la participation d’un candidat  de l’émission L’île de la tentation, faisant plier TF1 et les grosses sociétés de production.

Alors quand 20 Minutes l’appelle pour lui demander de revenir sur cette histoire, il ne se fait pas prier. Et consacre deux heures de son temps pour raconter son histoire, digressant sur Marx, les dinosaures de 65 ans, son côté prétendument arrogant et tout ce qui fait le sel du métier d’avocat. Plongée avec lui 20 ans en arrière…

Comment vous êtes-vous retrouvé à défendre un candidat d’une téléréalité ?

C’est l’histoire d’un jeune homme qui vient me voir. Il est strip-teaseur. Il n’a pas de moyens, mais il cherche un avocat car il est inquiet de la diffusion d'un film porno dans lequel il a joué. Il souhaite absolument stopper sa diffusion. On est en mai 2003. J’ai 25 ans, je viens de prêter serment et cet homme est un de mes premiers clients.

A l’époque, je ne connaissais rien en propriété intellectuelle. Mais je trouve la parade juridique. Et il est indemnisé dans des proportions démesurées. C’est là qu’il m’explique que d’autres films pornos dans lesquels il a joué peuvent refaire surface, car il vient de participer à une émission de téléréalité.

Il vous parle donc de L’île de la tentation. A l’époque, vous connaissiez cette émission ?

Non. Cela ne m’a jamais intéressé, en fait. Quand il y avait eu Loft Story, j’étais en cinquième année de droit. Je me souviens avoir été effondré par ce spectacle, convaincu que tous les candidats seraient la risée du monde entier, à leur sortie. Au lieu de ça, on les a invités à monter les marches du festival de Cannes... Preuve de ma perspicacité…

Vous comprenez immédiatement qu’il y a un problème de droit du travail avec les contrats ?

Pas du tout. Je le dois à TF1 ! En fait, mon client m’envoie sa compagne qui a aussi participé à L'île de la tentation. Elle souhaite empêcher la diffusion de photographies que l'on qualifiera de « nus artistiques » et que Newlook s'apprête à publier. Oui, à l’époque, je nettoie les écuries d'Augias...

Le problème, c’est que le contrat qu’elle avait signé avec Newlook était incompatible avec celui de TF1. Ce dernier spécifiait qu’elle ne pouvait poser que pour TF1, sous peine de 15.000 euros d’amende par cliché paru ailleurs. Je la rassure en lui disant que cela n’a aucune valeur et je demande à TF1 de le lui confirmer par écrit. Mais là, TF1 me rit au nez. Et me souhaite bon courage pour obtenir la nullité de son contrat…

Cela ne vous fait pas peur ?

En fait, le seul moyen de rassurer ma cliente, c’est de saisir les tribunaux. Alors, je lis le contrat de TF1 en détail. Et je n’y comprends rien. C’est illisible. J’applique la méthode de Louis-Ferdinand Céline : je lis « avec des ciseaux ». [Certains experts attribuent en réalité la paternité de cette citation à Chateaubriand]. Je découpe et je remets tout son contrat dans le bon sens et là, c’est lumineux. Je comprends que c’est un contrat de travail que j’ai sous les yeux. Un contrat de travail avec des contraintes exorbitantes.

Lesquelles ?

Les faire tourner 18 heures par jour, les priver de leur liberté d’aller et venir, de tout repère temporel, les contraindre à répondre trente fois à la même question stupide. Les participants étaient totalement soumis au producteur par contrat.

Mais cela suffit à caractériser le fait qu’ils travaillent ?

C’est tout simple. Le législateur définit les éléments constitutifs du contrat de travail mais pas ce qui peut être considéré, ou non, comme une prestation de travail. La définition à retenir est celle de Karl Marx. L’important, ce n’est pas ce que vous faites mais pour qui vous le faites. C’est amusant de gagner grâce à Marx contre TF1…

Et donc vous saisissez le conseil des prud’hommes ?

Oui, pour moi, c’est une question de principe et de droit. Mes confrères m’avaient prévenu que je courais à l’échec. Il suffisait d’allumer la télé pour constater que ces candidats faisaient tout sauf travailler : ils dormaient, ils buvaient, ils dansaient, ils s’amusaient… Je pensais que les juges auraient le même a priori. Mais, contre toute attente, je gagne. Un euro symbolique !

Que se passe-t-il alors ?

Je me présente avec une dizaine de candidats et je propose à TF1 de transiger et je leur réclame 10.000 euros par candidat. TF1 refuse et a l’excellente idée de faire appel de la première condamnation. Je gagne à nouveau. Les indemnités s’élèvent alors à 27.000 euros par candidat… Et en 2009, la Cour de cassation entérine définitivement la décision.

Jérémie Assous dans son bureau en novembre 2008.
Jérémie Assous dans son bureau en novembre 2008. - FRANCOIS GUILLOT / AFP

Une décision qui est maintenant enseignée auprès des étudiants ?

J’en suis très heureux car cela rappelle que le droit est un outil. Peu importe que vous soyez seul avec votre ordinateur face à quinze cabinets, que vous ayez 25 ans face à des dinosaures de 65 ans. Ne comptent que votre travail et votre rapidité.

Vous comprenez que c’est ce genre de remarque qui vous rend arrogant aux yeux des autres ?

Oui. Mais je vous épargne les tunnels de nuits blanches, les milliers de pièces à étudier, à analyser, les 200 pages de conclusions à rédiger, les doutes, les coups reçus, etc. D’ailleurs, quand on y repense, ce dossier pose une question philosophique : c'est quoi le travail ? J’ai demandé à Karl Marx et Friedrich Nietzsche de soutenir Kevin, Dylan et Samantha.

Justement, vous êtes-vous enrichi grâce à la téléréalité ?

Oui, j’ai gagné beaucoup d’argent avec ce dossier. Mais j’en ai investi énormément au début. Les participants avaient très peu de moyens, je le rappelle. A la base, je demandais 1.000 euros à chacun d’entre eux. Et je peux vous dire que je ne comptais pas les heures…

Combien en avez-vous défendu au total ?

Autour de 450, je pense.

Mais pourquoi les productions n’ont-elles pas changé leurs contrats ?

Parce que le concept même de téléréalité est illégal. Comment voulez-vous salarier des gens 24h/24 ? Comment avoir le droit de les priver de leurs libertés fondamentales les plus élémentaires ? Je rappelle qu’on leur confisquait leurs téléphones, leurs montres et même leurs passeports. Donc les productions sont prêtes à prendre le risque d’être condamné parce que, de toute façon, leur émission leur rapporte plus au final. Un peu comme la presse people publie une photo volée en sachant qu’elle leur vaudra condamnation.

A quels montants s’élèvent les condamnations ?

En moyenne, de 1.200 à 1.500 euros par jour de tournage. L’île de la tentation dure 10 jours. C’est 14.000 euros. Pékin-Express, c’est 40.000 euros. Koh Lanta, 60.000. Malgré ces montants, cela reste rentable pour les producteurs. Par exemple, Koh Lanta, c'est environ 40 millions d'euros de recettes publicitaires par saison.

Car tous les candidats ne saisissent pas les prud’hommes ?

Prenez Koh Lanta. Il y a eu environ 800 participants. J’ai dû en défendre 70. C’est-à-dire même pas 10 % des candidats. Les productions le savent bien et assument ce risque.

Aujourd’hui, êtes-vous devenus proches de certains de vos clients ?

Non. Je ne les ai jamais fréquentés. Je me suis cantonné à mon rôle d’avocat.

Vous avez acheté une télévision quand même depuis 2003 ?

Pour mon plus grand bien, toujours pas !