« Zone interdite » : « Les détenus ont été libres de s’exprimer », assure la réalisatrice du docu sur la vie en prison

INTERVIEW Aymone de Chantérac explique à « 20 Minutes » comment s’est déroulé le tournage de son documentaire sur le quotidien des détenus dans les prisons françaises diffusé dimanche soir sur M6

Propos recueillis par Fabien Randanne

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Image extraite du numéro de Zone Interdite sur la vie en prison.
Image extraite du numéro de Zone Interdite sur la vie en prison. — CAPTURE D'ECRAN / M6
  • « Prisons françaises : La vraie vie des détenus » est le sujet du numéro de Zone interdite diffusé dimanche à 21h05 sur M6.
  • « J’ai suivi pas mal de procès au début de ma carrière et j’avais envie de voir ce qui se passait après la condamnation », explique la réalisatrice Aymone de Chantérac à 20 Minutes.
  • « J’ai interviewé qui je voulais et les détenus ont été libres de s’exprimer. L’administration pénitentiaire s’est opposée à la diffusion des images à visage découvert de certains détenus par rapport à leurs affaires, pour préserver les victimes… », déclare-t-elle également.

« La vraie vie des détenus » : c’est ce que le numéro de Zone interdite propose de faire découvrir dimanche au public. Une équipe du magazine de M6 s’est rendue à la maison d'arrêt d’Agen au centre de détention d’Eysses (Lot-et-Garonne) pour rencontrer ces hommes, condamnés à des peines plus ou moins longues, qui se retrouvent parfois dans des cellules surpeuplées. 20 Minutes s’est entretenu avec Aymone de Chantérac, la réalisatrice de ce reportage faisant mentir plusieurs idées reçues sur l’univers carcéral.

Qu’est-ce qui vous a poussé à vous lancer dans un reportage sur la vie en prison ?

J’ai beaucoup travaillé sur les faits divers, j’ai suivi pas mal de procès au début de ma carrière et j’avais envie de voir ce qui se passait après la condamnation. Je voulais savoir quel était le quotidien de ces hommes derrière les murs.

Comment avez-vous choisi les témoins ?

J’avais envie de m’intéresser à de petits établissements. J’avais l’impression que je pourrais davantage m’y retrouver et avoir un accès plus libre et privilégié aux détenus et surveillants. Le choix des témoins s’est fait au fil de mes rencontres. Je suis d’abord partie sans caméra. Certains détenus sont venus à nous, je suis allé à la rencontre d’autres car je savais que leurs parcours pouvaient m’intéresser. Je cherchais à parler de l’incarcération du début à la sortie.

Cela a été facile d’instaurer une forme de confiance ?

Le temps a été mon allié. C’est au fur et à mesure que la confiance s’installe. Il y a eu un bon contact immédiat avec certains surveillants qui étaient curieux et avaient envie de montrer leur quotidien. Au fil du temps, on était de plus en plus autonomes dans la prison, parce que ça se passait bien, tout le monde voyait qu’on ne filmait jamais en secret…

Quand un détenu vous montre le téléphone qu’il cache dans sa cellule, c’est qu’il vous fait confiance… Cela vous a posé un cas de conscience ?

Je n’ai pas demandé aux détenus de me montrer leurs téléphones, je ne leur ai jamais posé la question. Celui qui m’a montré son téléphone l’a fait de façon très spontanée. J’ai été mise devant le fait accompli et je me suis dit « Ok, je filme, c’est intéressant. » Je ne suis pas allé voir la surveillante ensuite. J’ai fait attention, pour la diffusion, à certaines choses : le détenu en question s’est fait prendre deux mois plus tard, cela ne posait donc pas de problème de diffuser cette séquence. Un autre qui me montre ses téléphones à la fin du film est depuis sorti de prison. Ils n’ont pas fait de quartier disciplinaire à cause de moi.

Quelles ont été les plus grosses difficultés ?

La difficulté, c’est qu’il faut attendre pour tout. Les portes sont fermées, les différents bâtiments sont séparés les uns des autres. Il faut une autorisation à chaque fois. Cela rend plus difficile la réactivité. S’il se passe un truc à l’autre bout de la prison, on ne peut pas y être parce qu’il faut passer les grilles, être accompagné par un surveillant qui a les clés… Mais nous avons quand même joui d’une grande liberté et c’était très agréable. J’ai interviewé qui je voulais et les détenus ont été libres de s’exprimer. Lorsque nous étions en cours de montage, l’administration pénitentiaire s’est opposée à la diffusion des images à visage découvert de certains détenus par rapport à leurs affaires, pour préserver les victimes… Il y avait des choses que j’ignorais comme je n’avais pas accès aux dossiers : je n’avais que la parole des détenus.

Est-ce difficile de trouver l’équilibre, la bonne place entre votre position de journaliste et l’empathie que peuvent vous inspirer les témoins ?

C’est vrai que c’est compliqué. Quand on passe beaucoup de temps avec les détenus et qu’on voit leur quotidien, on ne peut pas s’empêcher d’éprouver de l’empathie, c’est humain. J’ai bien gardé à l’esprit qu’ils n’étaient pas non plus là par hasard. J’ai essayé d’être neutre dans la mesure du possible, de ne jamais porter de jugement. Ils ont déjà été jugés, ce qui m’intéressait était de voir comment ils vivaient leur prison, leurs espoirs, leur quotidien. Certains m’ont semblé sympathiques, mais c’était sur un temps de tournage donné. Paradoxalement, ce qui est « bien » dans un tournage comme celui-ci, c’est qu’on ne voit les détenus que lorsqu’on est sur place. Je n’avais pas le droit de leur téléphoner, je n’avais pas de relation quotidienne avec eux. J’ai pu me préserver et m’extraire de ça. Dans d’autres documentaires, on est sans arrêt avec les témoins au téléphone, on les accompagne beaucoup. Là, le fait de tourner par sessions instaurait une distance.

Y a-t-il quelque chose en particulier que vous avez appris ou qui vous a marqué sur le quotidien des détenus ?

J’ai ressenti que, pour les condamnés à de longues peines, il est difficile de se projeter, il y a forcément des phases où ils sont complètement découragés. Je pense à un détenu condamné à dix-huit ans de prison à l’âge de 65 ans qui me disait : « Pour moi, ça équivaut à une condamnation à mort, j’ai des problèmes de santé… » Les vieux détenus ont très peur de mourir en prison. Il y en a un que j’ai interviewé mais qui n’est pas dans le film et qui est décédé depuis. Être malade en prison, c’est dur, c’est compliqué.