« Zone interdite » : « On ne peut pas fermer les yeux sur la prostitution des ados », clame la journaliste Clarisse Verrier

INTERVIEW Dimanche, « Zone interdite » aborde le sujet de la prostitution des mineures. L’autrice du documentaire, Clarisse Verrier, explique à « 20 Minutes » sa démarche journalistique

Propos recueillis par Fabien Randanne

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Image extraite du documentaire de Zone interdite intitulé A 15 ans ma fille se prostitue.
Image extraite du documentaire de Zone interdite intitulé A 15 ans ma fille se prostitue. — CAPTURE D'ECRAN / M6
  • Dimanche, à 21h05, M6 diffuse un numéro de Zone interdite consacré à la prostitution des mineures, intitulé « A 15 ans ma fille se prostitue ».
  • Le documentaire a été réalisé par Clarisse Verrier.
  • « Le titre est sous l’angle des mères parce qu’on se sent concernées, explique la journaliste à 20 Minutes. Mais ce n’est pas une histoire de regard maternel, c’est plus une question de respect, d’alarme. C’est se dire que ces filles sont très en danger. »

Les chiffres donnent le vertige. Selon une étude de l’Observatoire de violences envers les femmes de Seine-Saint-Denis parue en 2019, entre 6.000 et 10.000 mineurs et mineures se prostitueraient en France. La plupart auraient entre 13 et 16 ans. 40.000 personnes adultes se prostituant auraient commencé avant l’âge de 18 ans. Zone interdite, diffusé dimanche à 21h05 sur M6 mettra des visages (floutés) et surtout, des témoignages, sur ces statistiques.

« On parle d’une grande injustice, de jeunes en grande fragilité et d’une grande violence », souligne la journaliste Clarisse Verrier à 20 Minutes. L’autrice de ce documentaire intitulé « A 15 ans, ma fille se prostitue », explique en quoi ce tournage était particulier.

Qu’est-ce qui vous a conduit à vous emparer du sujet de la prostitution des mineures ?

Souvent, un sujet en amène un autre. J’ai tourné un documentaire sur les ados trans, également pour Zone interdite. Il y en avait pour qui cela se passait mal. Certains allaient au Refuge [une association recueillant des ados LGBT mis à la porte de chez leurs parents]. En discutant avec eux, j’ai vu que la possibilité de la prostitution arrivait facilement. Je me suis d’abord dit qu’il fallait faire quelque chose sur les nouvelles formes de prostitution, puis, en me penchant sur le sujet, que l’angle des ados était plus spécifique. On parle d’une grande injustice, de jeunes en grande fragilité et d’une grande violence. Le phénomène est exponentiel. Il y a de nouveaux types d’organisation. On ne peut pas fermer les yeux là-dessus, ce sont des enfants qui sont cassées par tout ce qu’elles vivent.

Cela a été facile d’approcher ces adolescentes et de les convaincre de témoigner ?

Non. C’est le film le plus chronophage que j’ai jamais tourné. Il y en a que j’ai approchées via leurs mamans qui ont tiré la sonnette d’alarme auprès d’un député, d’autres via une application, d’autres par le bouche-à-oreille, en discutant. J’ai rencontré des personnes qui, finalement, ne voulaient plus apparaître dans le documentaire, même floutées. Celles qui témoignent étaient dans une démarche d’arrêter de se prostituer - même si elles n’ont pas arrêté. C’était une façon de dire : « OK, je parle maintenant parce que ça va m’aider à en sortir. » Elles s’expriment parce qu’elles en ont besoin, elles savent qu’elles se font du mal et elles disent qu’elles le font pour que cela n’arrive pas à d’autres. Certaines acceptent de parler mais après, elles disparaissent de la circulation. Je me suis fait planter une bonne dizaine de fois. J’ai aussi attendu beaucoup, il fallait construire une relation de confiance. C’était un tournage où l’on ne pouvait pas organiser les séquences mais in fine, il fallait qu’on construise le film. La difficulté était d’aller à la cueillette : parfois on y va et on revient sans rien. Certaines ados ont demandé si c’était payé. Il fallait expliquer, se mettre d’accord sur une démarche de témoignages, sans rien en retour.

Vous faites apparaître à l’écran certains de vos échanges privés avec les témoins. Notamment ceux d’une maman qui vous confie son désarroi car sa fille a une nouvelle fois fugué…

J’ai hésité mais je me disais que c’était représentatif de la façon dont on aborde ces ados – je vous passe les changements de numéros, etc. Concernant cette maman-là, c’était à l’image de notre relation qui a continué après le tournage. On est là dans un questionnement sur ce que c’est de faire un documentaire comme celui-ci qui n’est pas à charge. Je voulais me concentrer sur le témoignage des filles et de leurs mères, en encadrant cela avec des paroles d’experts sur le sujet – médecins, pédiatres, psychologues… L’idée était d’être au plus près, d’écouter les paroles des enfants. La maman dont vous me parlez s’adressait beaucoup à moi par écrit, c’était sa façon de témoigner. C’est révélateur de son besoin de confier sans parler non plus devant une caméra. Autour d’elle, personne n’est au courant que sa fille se prostitue, à part son fils et son mari. Les SMS faisaient partie de ce tournage, de cette enquête. Il y a beaucoup de choses qui se disent à l’écrit, pourquoi ne pas utiliser ça, même dans un Zone interdite ? C’est un peu bizarre, normalement, ce serait proscrit, mais là, ça avait sa place. Je ne trahis pas mon interlocutrice, elle est au courant. Quand je l’ai fait, c’est que c’était représentatif des échanges.

On a l’impression, en vous écoutant, que cette enquête a imprégné votre quotidien, que, même lorsque vous n’étiez pas en tournage, le sujet vous accompagnait…

C’est exactement ça : c’est un moment de vie. C’est vrai que ça imprègne la vie personnelle. J’ai trois enfants. Le titre est sous l’angle des mères parce qu’on se sent concernées. Mais ce n’est pas une histoire de regard maternel, c’est plus une question de respect, d’alarme. C’est se dire que ces filles sont très en danger. On a une responsabilité quand on tourne.

C’est-à-dire ?

Par exemple, la première fois où Amandine [l’une des ados apparaissant dans le reportage] a décidé de témoigner, c’est parce qu’elle avait besoin d’appeler au secours. Je suis allé la voir [dans sa ville en province]. Je connaissais déjà sa maman, que j’avais rencontrée en premier. Plusieurs semaines plus tard, Amandine m’appelle alors qu’elle est en fugue à Paris, elle me dit qu’elle n’avait pas d’argent pour rejoindre des amies gare Montparnasse. Là, je me suis dit qu’il fallait que je tourne. Je l’ai prise dans ma voiture. Je me suis posé la question de savoir si je n’étais pas en train d’accompagner cette fille pour faire un truc terrible. Sa mère, qui ne savait pas où elle était, lui a téléphoné alors qu’on était sur ce trajet. J’ai été très vite en contact avec la maman, j’ai appris qu’elle l’avait su [que j’avais transporté sa fille], donc c’était très bien, je n’avais pas eu à la trahir. Mais ça m’a angoissée, ça m’a posé la question de ma responsabilité. On est vraiment sur la question du « qu’est-ce qu’on fait ? » parce que, certes ce n’est pas leur première fugue, ni leur dernière, mais on est là. J’ai appris plus tard qu’une des filles que j’ai filmée gare Montparnasse avec Amandine était la fille d’une autre maman que je commençais à suivre. Mais sur le moment, je ne le savais pas. Or la fugue a duré six semaines. On est complètement en prise avec le problème, on est avec ces filles qui se mettent en danger et on se pose la question de notre responsabilité.