« Un homme ordinaire » : Pourquoi Xavier Dupont de Ligonnès est devenu une « icône populaire »

CULTURE M6 lance mardi une mini-série inspirée de la tuerie de Nantes. L’occasion de se pencher sur la fascination qu’exerce Xavier Dupont de Ligonnès chez les Français et Françaises

Fabien Randanne

— 

Unes de Society sur l'affaire Xavier Dupont de Ligonnès et visuel promo de la série Un homme ordinaire.
Unes de Society sur l'affaire Xavier Dupont de Ligonnès et visuel promo de la série Un homme ordinaire. — F. Randanne / 20 Minutes
  • Xavier Dupont de Ligonnès est suspecté d’avoir tué son épouse et ses quatre enfants, à Nantes, en 2011. Il n’a pas été retrouvé depuis.
  • M6 diffuse mardi les premiers épisodes d’Un homme ordinaire, série librement inspirée de ce fait divers.
  • Après l’enquête de Society parue cet été et les divers programmes dédiés aux « true crimes », Un homme ordinaire confirme le pouvoir de fascination qu’exerce Xavier Dupont de Ligonnès auprès des Français.
  • « On lui accorde sans doute une trop grande importance, au point que dans l’esprit de certaines personnes, il est devenu un héros », déplore auprès de 20 Minutes Béatrice Fonteneau, autrice du livre Sans pitié pour les siens, consacré à l’affaire.

Xavier Dupont de Ligonnès demeure introuvable, mais il est partout. Dans une enquête en deux parties du magazine Society qui a passionné la France cet été, dans un numéro de Chroniques criminelles suivi par 363.000 téléspectateurs le 5 septembre, dans un épisode d’Unsolved Mysteries ayant chamboulé les abonnés Netflix du monde entier ou encore dans Un homme ordinaire, la série lancée ce mardi soir sur M6.

Est-ce trop ? « Beaucoup trop », répond à 20 Minutes Béatrice Fonteneau. Co-autrice de Sans pitié pour les siens, récit sur l’affaire Xavier Dupont de Ligonnès paru en 2016 (L’Archipel), elle juge l’intérêt pour cet homme suspecté d’avoir tué son épouse et ses quatre enfants en 2011, « disproportionné et irrationnel ».

« Toute cette frénésie fait plaisir, évidemment, mais c’est un peu démesuré », déclarait lui-même dans les colonnes du Parisien l’un des quatre auteurs de l’enquête de Society vendue à des centaines de milliers d’exemplaires au fil des réimpressions en juillet et en août.

« Il y a une envie forte : que le tueur soit arrêté et que la morale soit sauve »

L’omniprésence de ce fait divers dans le paysage médiatique récent, de manière aussi rapprochée, est en partie le fruit du hasard. Le quinzomadaire avait prévu de publier sa série d’articles en avril, afin de coïncider avec la date anniversaire de la « tuerie de Nantes ». Le confinement l’a contraint de revoir ses plans.

La fiction de M6, librement inspirée du quintuple homicide – les noms des personnages ont été modifiés et l’intrigue délocalisée à Lyon… – elle, a failli être diffusée fin 2019. C’est-à-dire après  l’arrestation d’un homme pris, à tort, pour Xavier Dupont de Ligonnès. Les premiers épisodes seront finalement lancés mardi, ce dont Guillaumes Charles, directeur des programmes de la sixième chaîne, se félicite. « Ce qui est plutôt bien, c’est que la série est très compatible avec toute la dimension sectaire qui est développée dans l’enquête du magazine. Limite on prend la suite de Society. »

Un homme ordinaire met en scène Anna-Rose, une trentenaire, incarnée par Emilie Dequenne, entreprenant d’élucider les meurtres survenus à deux pas-de-porte de chez elle. Crack de l’informatique, elle parvient à farfouiller sans mal dans les fichiers de la police. Sur le petit écran, la traque sur Internet, semble cousue de fil blanc. Elle reflète pourtant une partie de réalité. « Les gens se sont pris pour des enquêteurs, ont exhumé des mails du père de famille et se sont mis en tête de le retrouver par tous les moyens, souligne Béatrice Fonteneau. Il y a une envie forte : que le tueur soit arrêté et que la morale soit sauve. » Cette soif de justice suffit-elle à expliquer que les Français sont captivés par ce fait divers plus que par un autre ? Assurément non.

« Un assassinat réussi »

« Cette affaire a un côté chabrolien. La famille issue de la petite bourgeoisie nantaise catholique n’est pas aussi lisse que cela : infidélités, dettes d’argent… le vernis craque, reprend Béatrice Fonteneau. Le public aime se retrouver dans les coulisses, être surpris. Il y a aussi le mystère : après neuf ans d’enquête, on n’a toujours pas résolu l’énigme. Enfin, il faut parler du machiavélisme du supposé scénario : l’achat de chaux, les entraînements au centre de tir en amont… La réalité dépasse la fiction. C’est aussi "un assassinat réussi" : le tueur présumé ne s’est pas fait prendre et pour beaucoup de gens, c’est incroyable. »

« Quand j’en parle avec des potes autour d’une table, tout le monde se dit que ce n’est pas possible, qu’il est encore vivant ou qu’il est mort. Son histoire nous intrigue », dit à 20 Minutes Arnaud Ducret, qui interprète l’antihéros inspiré de Dupont de Ligonnès dans Un homme ordinaire.

Le titre de la série ne manque d'ailleurs pas de cynisme. Jean-Michel Laurence, l’autre auteur de Sans pitié pour les siens, explique : « La violence des faits est en total décalage avec le quotidien apparent paisible et ordinaire de cette famille. Chacun imagine peut-être que ce cauchemar réel pourrait avoir lieu au sein de sa propre famille. Or, notre enquête prouve une chose : cette famille n’avait strictement rien de banal ! »

« Pour certains, il est devenu un héros »

Ce paradoxe – cet homme au physique des plus banals aurait été capable d’accomplir l’inimaginable – renforce la fascination exercée par la figure de Xavier Dupont de Ligonnès. Sa silhouette est réinventée à l’envi dans la fiction : avant Arnaud Ducret dans Un homme ordinaire, il y a eu Kad Merad dans La part du soupçon, diffusé sur TF1 l’an passé ou Laurent Lafitte dans Paul Sanchez est revenu ! sorti au cinéma en 2018. Son visage est reconstitué façon puzzle dans les kiosques. Son nom est associé à des blagues plus ou moins douteuses sur les réseaux sociaux.

« Si l’on pense que la pop culture est avant tout une culture de masse, Xavier Dupont de Ligonnès n’incarne pas une figure subversive mais plutôt son contraire : une icône populaire, avance Jean-Michel Laurence. En fait, ce qui pourrait être intéressant de considérer comme partie intégrante d’une "pop culture" à tendance subversive, c’est la boîte à fantasmes et les délires que cette affaire criminelle familiale – d’une tristesse absolue – a générés comme dérives en tous genres. »

Béatrice Fonteneau complète : « On lui accorde sans doute une trop grande importance, au point que dans l’esprit de certaines personnes, il est devenu un héros. Dans les fictions, les récits, De Ligonnès est le personnage central. Il peut être présenté comme un héros des temps modernes, une sorte d’homme solitaire qui parvient à échapper aux policiers lancés à ses trousses. Au point d’en faire oublier les victimes. »