La part des femmes expertes dans les médias a fortement chuté pendant le confinement, selon le CSA

VIGILANCE La part des expertes à la télévision et à la radio est passée de 38% sur l’année 2019 à 20% pendant le confinement, selon le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA)

Aude Lorriaux

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Présentation à Matignon le 28 mai de la phase 2 du plan de déconfinement, avec Edouard Philippe, Premier Ministre, Olivier Véran, ministre de la Sante et Jean Michel Blanquer, ministre de l'Education Nationale.
Présentation à Matignon le 28 mai de la phase 2 du plan de déconfinement, avec Edouard Philippe, Premier Ministre, Olivier Véran, ministre de la Sante et Jean Michel Blanquer, ministre de l'Education Nationale. — Thomas Padilla-POOL/SIPA
  • Le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) sort ce mardi une étude sur la présence des femmes dans l’audiovisuel pendant la crise sanitaire liée au coronavirus.
  • Le taux global de femmes analysés dans six journaux télévisés et radiophoniques sur quatre dates différentes et dans les émissions spéciales liées au Covid-19 entre les mois de mars et de mai 2020, s’élève à 41%, soit un taux inchangé par rapport à l’année 2019.
  • En revanche le taux d’expertes chute brutalement, passant de 38% à 20%. 

Nombreuses étaient celles et ceux qui s’en étaient émus pendant le confinement : dans les journaux et sur les plateaux télévisés, où étaient passées les femmes ? Cette inquiétude est en partie vérifiée par une étude du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), que 20 Minutes vous dévoile ce mardi.

Le taux global de femmes analysé dans six journaux télévisés et radiophoniques sur quatre dates différentes, et dans les émissions spéciales liées au Covid-19 entre les mois de mars et de mai 2020, s’élève en effet à 41 %, soit exactement la même proportion que relevait le rapport effectué en mars, portant sur l’année 2019. En revanche le taux d’expertes chute brutalement.

Une bonne nouvelle selon le CSA

Nous ne sommes toujours pas à la parité, mais il n’y a pas eu d’impact spécifique de la crise sanitaire sur la représentation des femmes dans les médias ; je trouve que dans cette période où les chaînes ont dû travailler en flux tendu, avec des équipes réduites, des journalistes en quarantaine, en télétravail, des programmes qui changeaient, c’est plutôt une bonne nouvelle », se félicite Carole Bienaimé Besse, qui préside le groupe de travail « éducation, protection des publics, cohésion sociale » du CSA dans lequel on retrouve les discriminations.

Au total, 59 programmes, représentant un volume de près de 89 heures d’antenne et 2.962 personnes indexées, ont été analysés dans les journaux de TF1, France 2, BFMTV, LCI, France Inter et RTL des 12, 16, 25 mars et 13 avril. Ces journaux portaient sur les interventions du président de la République : les 20 heures du jour même et les 13 heures du lendemain pour les chaînes généralistes, la tranche « 22 heures – minuit » du jour même, pour les chaînes d’information en continu, et les matinales du lendemain, entre 7 heures et 9 heures, pour les radios. Ont aussi été passées au scalpel les émissions spéciales des chaînes TF1, France 2, M6 et France 5 pendant les deux mois de confinement. Seule la chaîne M6 arrive à parité (50 %), BFMTV obtenant le plus mauvais score global (36 %).

Les femmes « souvent mises en avant dans des reportages »

Contrairement à une crainte parfois véhiculée sur les réseaux sociaux, la présence globale des femmes à la télévision et à la radio n’a donc pas diminué, notamment parce que beaucoup de sujets de santé ont été traités, et qu’elles sont majoritaires dans ce domaine. Ainsi, selon le CSA, « la proportion de femmes intervenant à l’antenne et exerçant les professions d’infirmières et d’aides-soignantes, respectivement à hauteur de 78 % et 91 %, sont très proches de la réalité sociale puisque 87 % des infirmiers et 91 % des aides-soignants sont des femmes ».

Capture du rapport du CSA.
Capture du rapport du CSA. - Capture.

Les femmes représentaient ainsi 60 % des personnes à l’écran dans les sujets de santé :

Capture du rapport du CSA
Capture du rapport du CSA - Capture.

« Les femmes ont été souvent mises en avant dans des reportages comme étant aux avant-postes de la lutte contre le virus. La période ne peut se résumer à la une du Parisien même si on peut effectivement regretter que cette une n’ait envisagé "le monde d’après" qu’avec une partie de la société française », estime Carole Bienaimé Besse, qui ajoute qu’il faut sur ces sujets, toujours « s’appuyer sur des données scientifiques et pas uniquement sur ce qu’on a vu sur Twitter ».

Seulement 20 % d’expertes

Il n’est reste pas moins que les femmes sont très largement sous-représentées dans plusieurs catégories, et sur ce point, le ressenti exprimé par militantes et spécialistes des questions de genre est tout à fait proche de la réalité. Dans les journaux et émissions des six chaînes analysées, les femmes médecins et les pharmaciennes sont ainsi beaucoup moins nombreuses que leur proportion réelle dans leur profession. On trouve à l’écran et sur les ondes seulement 27 % de femmes médecins et 40 % de pharmaciennes, contre respectivement 46 % et 67 % dans la réalité.

Plus largement, le taux global d’expertes est très faible mais il est surtout beaucoup plus faible qu’il ne l’était pendant les mois qui précédaient la crise : il chute ainsi à 20 %, contre 38 % dans le rapport rendu public par le CSA en mars 2020 sur l’année 2019, presque deux fois moins. De quoi conforter les observations du Haut conseil à l’égalité, qui faisait remarquer le 6 mai que « la crise exigeait une parole d’autorité pour rassurer et sensibiliser : cette parole a été quasi exclusivement masculine. »

Des chiffres qui sont proches de ceux relevés par une autre étude, publiée en même temps et dévoilée par 20 Minutes, de l’Institut national de l’audiovisuel (INA) qui a relevé seulement 21 % de femmes dotées d’une autorité forte apparaissant dans les bandeaux ou « incrustations » de cinq journaux télévisés, entre le 17 mars et le 11 avril.

Le taux d’expertes est même encore plus bas dans les programmes d’information (16 %), ce qui fait dire au CSA que « le traitement de l’actualité “à chaud” aggrave donc la tendance à la sous-représentation des femmes expertes. »

Un conseil scientifique à 80 % d’hommes

Cette sous-représentation des femmes expertes est largement due au fait que les sujets de santé ont trusté les médias (expertes et experts se sont à 71 % exprimé sur des sujets de santé) or la santé est un domaine très hiérarchisé du point de vue du genre, où les figures d’autorité sont très largement masculines. On comptait en 2016 seulement 17 % de professeurs des université́s – praticiens hospitaliers (PU-PH) selon un rapport des inspections générales des affaires sociales et de l’enseignement supérieur.

L’immunologue Jean-François Delfraissy, l’infectiologue Christophe Rapp, le microbiologiste Didier Raoult, le professeur Antoine Flahault, l’épidémiologiste Arnaud Fontanet… Toutes ces figures désormais bien connues des médias sont de grands pontes, et ce sont des hommes. Le Conseil scientifique, installé par le gouvernement le 11 mars 2020, était lui-même composé à 80 % d’hommes. Résultat : 21 % des experts en santé présents à l’antenne étaient des femmes.

Le pouvoir politique lui-même était encore plus masculin que d’habitude. Dans les catégories « personnalité́ politique » et « représentant de l’Etat » on trouve respectivement 24 % et 14 % de femmes, contre 33 % d’invitées politiques dans le rapport sur l’année 2019. Mais avec un ministre de la Santé (Olivier Véran), un directeur général de la Santé (Jérome Salomon), un Premier ministre et un président, difficile de faire autrement, à moins de systématiquement n’inviter que des femmes députées, maires ou sénatrices pour contrer ces mauvais chiffres. « Les femmes étaient bien là, à l’écran, mais pas aux postes de pouvoir », résume Carole Bienaimé Besse.

Des inégalités aggravées par les médias

S’il y a des domaines où les médias ont tout simplement rendu compte d’une réalité très masculine, ils ont parfois aggravé ces inégalités. C’est le cas des médecins et pharmaciens, comme on l’a vu plus haut, mais aussi dans d’autres domaines qui ne relevaient pas de la santé. Les femmes formaient ainsi 73 % des personnes présentées comme des enfants, des parents ou des grands-parents, et même 79 % pour la seule catégorie « parents ».

Si les femmes passent deux fois plus de temps que les hommes à s’occuper des enfants, elles ne sont cependant pas deux fois plus nombreuses à être mamans. Carole Bienaimé Besse s’en désole : « Cela donne une image de la parentalité très féminine et donne le sentiment qu’on est dans un modèle matrifocal, ce qui n’est pas le cas »

Les femmes professionnelles de santé ont par ailleurs plus souvent été moins bien présentées, c’est-à-dire de manière incomplète, par rapport à leurs homologues masculins. Seulement 42 % ont une présentation complète contre 58 % pour les hommes.

Les femmes, comme souvent, ont moins le droit à un nom de famille, à l’image des une titrant « Ségolène » ou « Martine », au lieu de Ségolène Royal ou Martine Aubry. « La personne qu’on interviewe rapidement à l’entrée des urgences, on ne va pas prendre le temps de la présenter intégralement », commente Carole Bienaimé Besse. Et cette personne, aide-soignante ou infirmière, est souvent une femme.

Responsabilité « partagée »

Expertes moins présentes, médecins et pharmaciennes sous-représentées, pouvoir masculin dominant… Pour contrer ces travers, le CSA recommande aux médias de « porter une attention particulière aux moments clés de l’actualité́ ». Pour les aider à équilibrer leur antenne dans ces moments-clés, l’organisation veut aussi améliorer le Guide des expertes, un outil accessible aux journalistes que veut également appuyer la députée Céline Calvez, chargée d’une mission sur la place des femmes dans les médias, et dont le rapport sort ce mardi.

Mais la balle est aussi dans le camp de la société, estime Carole Bienaimé Besse. On peut se demander par exemple pourquoi la secrétaire d’Etat Christelle Dubos, rattachée au ministre de la Santé, n’a pas été plus visible. Il eût été dans le pouvoir du gouvernement de l’envoyer plus au front, pourquoi ne l’a-t-il pas fait ? Le rapport du CSA note aussi qu’alors que les femmes forment la moitié des équipes de l’Institut Pasteur, une seule est intervenue parmi les quinze personnes travaillant à l’Institut Pasteur qui se sont exprimées dans les programmes analysés. Et la responsable du CSA de conclure : « La responsabilité est partagée. »