« Féminicides » sur France 2 : « Il y a encore cette idée que c’est une affaire de femmes », juge sa réalisatrice

DOCUMENTAIRE Le documentaire « Féminicides », qui raconte un an d’enquête du journal « Le Monde » sur ces meurtres conjugaux, est diffusé ce mardi sur France 2 lors d’une soirée spéciale

Propos recueillis par Aude Lorriaux

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Des proches et défenseurs de victimes de féminicides.
Des proches et défenseurs de victimes de féminicides. — Bangumi
  • Le documentaire ​Féminicides explore cinq cas emblématiques de femmes tuées par leur conjoint ou ex-conjoint.
  • « Chacun des cas choisis raconte un pan différent du féminicide », explique à 20 Minutes son autrice et réalisatrice, Lorraine de Foucher.

Le documentaire est sobrement intitulé Féminicides. Il explore cinq cas emblématiques de femmes tuées par leur conjoint ou ex-conjoint. Produit par Bangumi et le journal Le Monde, avec la voix de l’actrice Laetitia Casta, il sera diffusé ce mardi à 21 h 05 sur France 2, lors d’une soirée spéciale présentée par Julian Bugier. Un débat suivra le film, avec notamment la secrétaire d’Etat à l’Egalité femmes-hommes Marlène Schiappa, l’ancien magistrat Luc Frémiot et des proches de victimes. 20 Minutes a interviewé l’autrice et coréalisatrice du film, Lorraine de Foucher.

Qu’est-ce qui vous a amené à faire ce film ?

Mon intérêt pour le sujet date de 2017. C’est à cette époque qu’on trouve les premières constatations autour du phénomène : je pense aux travaux de la journaliste Titiou Lecoq dans Libération, par exemple. J’ai travaillé ensuite en 2018 avec Alexia Delbreil, médecin légiste au CHU de Poitiers, qui a travaillé sur 42 homicides conjugaux. Puis il y a eu le projet de création d’une cellule d’investigation au journal Le Monde : pendant un an, on a exploré tous ces meurtres, dans l’idée d’en chercher les points communs. Ce travail collectif a permis de faire émerger le schéma criminel qui commençait déjà à poindre dans les travaux précédents qu’on avait lus.

Pourquoi avoir choisi ces cinq cas-là ?

On a travaillé le corpus de 2018 et de 2019, c’est-à-dire près de 150 cas, et on a été déjà vers des cas où les gens acceptaient de nous parler. Ce sont des cas qui ont lieu très récemment, on est face à des gens traumatisés, et je salue le courage de ces gens qui acceptent de raconter cela à des gens qu’ils n’ont jamais vus. Et par ailleurs l’idée était aussi d’aller vers des histoires qui incarnent différentes facettes du phénomène. Chacun des cas choisis raconte un pan différent du féminicide. Laëtitia Schmitt ouvre le film, car c’est un féminicide archétypal qui permet de comprendre tout le contrôle qui se met en place. C’est l’histoire du vernis à ongles : un jour Laetitia arrive avec du vernis à ongles au bureau, et dit "oh" et entre dans un état de panique. Marjorie, sa meilleure amie et collègue de bureau, lui dit "je ne comprends pas c’est pas grave", et là, Laetitia lâche "Julien veut pas que j’aie du vernis au travail, faut absolument que je l’enlève". Cela a l’air anodin comme ça… Moi, c’est à ce moment que j’ai compris le caractère féminicide de ce meurtre. C’est un homme qui tue sa femme mais c’est une atteinte aux femmes : ce vernis incarne la possession du corps et le fait qu’elle n’est pas souveraine dans son apparence physique.

Et les autres histoires ?

Celle de Sylvia Bouchet raconte l’idée du crime d’anéantissement. Elle est jetée par-dessus un barrage. Et elle raconte les failles de la justice : elle meurt le jour où lui sort du tribunal. Hélène Bizieux ce sont celles de la police. Pour Marie-Alice Dibon ce qu’on trouvait intéressant, c’était le mécanisme d’emprise et parce qu’elle bat en brèche le cliché qui voudrait que le féminicide n’arrive que dans certains milieux sociaux, car elle est docteure en pharmacie, et elle est très sensibilisée aux thèmes féministes. Elle publie sur son mur Facebook le décompte des féminicides. Elle est vigilante auprès de ses copines. C’est une espèce de contrôle qui se branche sur l’émotion. Enfin Anna Galajyan est aidée et soutenue par le tissu local – elle va dans un foyer, elle passe son permis. Elle bénéficie de toute la chaîne de protection et pourtant elle meurt quand même, parce que tant qu’on ne fait rien pour les auteurs, on ne pourra pas empêcher les féminicides de survenir.

Le manque de prise en charge des auteurs de violences est-il selon vous le principal angle mort en France ?

Ce n’est pas le seul, mais c’est un angle mort majeur. Il y a encore cette idée que les féminicides sont une affaire de femmes, alors qu’il s’agit d’un phénomène de société. Bien sûr qu’il faut s’occuper des victimes, c’est fondamental, mais il ne faut pas faire que ça. Il faut une réponse judiciaire et policière plus forte, et aussi de soin. Au Canada, il y a des groupes de parole pour hommes, de gestion de la rupture difficile. En France, on trouverait ça presque drôle, de savoir que des hommes se réunissent dans une pièce pour parler de leur rupture douloureuse. Mais ce n’est pas drôle, et c’est normal qu’une rupture soit difficile. Et c’est rappeler que les hommes peuvent aussi être victimes de la domination masculine.

On voit une forme de schéma se dessiner dans ces féminicides. Quels en sont les étapes principales, les signes qui permettent de reconnaître le passage à l’acte ?

Il y a des atteintes au corps et à l’apparence physique : taille de la jupe, vernis à ongle, maquillage. Avec cette idée que la femme doit rester un objet pour son compagnon et pas pour l’extérieur. Il y a aussi des stratégies de contrôle. La femme ne peut pas dire ce qu’elle veut, ni parler à qui elle veut. Elle est isolée. Laeticia n’a plus le droit de parler à Marjorie, car elle fait contrepoids au pouvoir de Julien. On a vu des agresseurs mettre des applis de suivi des téléphones. C’est un gros voyant rouge. Un chercheur américain, Evan Stark, a théorisé ce qu’il appelle des facteurs de létalité, et il explique que le contrôle est un facteur plus important que les coups. En France, on est encore sur une lecture incidentaire : quand un dossier arrive dans un commissariat, l’indicateur avec lequel ils mesurent, ce sont les ITT (incapacité temporaire totale). C’est-à-dire la taille des blessures, des bleus, et les incapacités générées. Mais l’ITT ne mesure pas le contrôle. Le fait de confisquer les clés de voiture, d’éplucher le portable, de demander des comptes rendus, ce ne sont pas des violences physiques, mais c’est déjà assez grave. Et il faut être très vigilant dans les périodes de rupture, c’est très documenté, ce sont des zones rouges.

Forêt, routes désertes, repas de famille… On voit beaucoup d’images calmes dans ce film. Quel est l’effet recherché ?

Toute la réalisation image, c’est mon coréalisateur Jérémy Frey qui l’a faite. Il y avait un enjeu de distance : ne pas être trop proche, ni trop loin. On voulait raconter les meurtres tels qu’ils étaient vraiment, sans générer un effroi pour que le message de prévention qu’on essaie de faire passer ne devienne pas inaudible. Ces images assez calmes permettent des formes de respiration dans l’idée d’accompagner le téléspectateur dans le film, car c’est un sujet qui peut être très dur.

On a beaucoup parlé de violences conjugales pendant ce confinement. Est-ce que vous auriez fait le même film après cette période ?

J’ai fait un reportage avec la police secours à Clichy pendant le confinement, j’ai vu apparaître des statistiques que je trouvais significatives. J’ai vu une baisse des plaintes pour violences conjugales de 20 % mais une augmentation côté police, sur le terrain, de 70 %. Cela montrait que les femmes étaient coincées chez elles. Mais le nombre de féminicides a un peu baissé pendant le confinement. Pourquoi ? Parce que c’est l’intention de séparation qui les déclenche. En revanche l’augmentation massive des interventions pendant le confinement est loin d’être rassurante, et beaucoup de procureurs m’ont confié craindre un recul de ce sujet avec la pandémie. Et c’est dommage, car c’est un enjeu plus que jamais fondamental.