Coronavirus : Pourquoi les émissions de télé perdent-elles de leur saveur sans public ?

SANS TOI, PUBLIC Les émissions de télévision sont privées de chauffeur de salle depuis le 11 mai, puisqu’elles ne peuvent plus accueillir de spectateurs dans leurs gradins. L’ambiance en pâtit-elle forcément ?

Clément Rodriguez

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Nagui ne fera plus participer son public à « N'oubliez pas les paroles » pendant quelque temps
Nagui ne fera plus participer son public à « N'oubliez pas les paroles » pendant quelque temps — Christophe LARTIGE- FTV
  • Avec le déconfinement sonne la reprise des tournages des émissions de télévision.
  • Les 12 Coups de Midi, N’oubliez pas les paroles, Je t’aime etc, toutes s’adaptent aux mesures sanitaires à respecter, et redémarrent sans public.
  • Faudra-t-il s’habituer à voir des plateaux vides de monde, ou les gradins remplis font-ils obligatoirement partie du contrat d’une bonne émission ?

Même à l’époque du noir et blanc, quand Des chiffres et des lettres n’existait pas encore (oui, c’est possible), on voyait déjà du public dans son poste de télévision. En 1950, l’émission Voulez-vous jouer avec nous ?, proposée par Jean Thévenot, accueillait des inconnus dans ses gradins pour assister à l’une des premières émissions populaires  de la télévision française. Au fil des années, nous nous sommes habitués à leur présence sans y prêter réellement attention. Jusqu’à aujourd’hui.

Depuis le début du confinement, les programmes télévisés se sont adaptés à la crise sanitaire liée au coronavirus. Si plusieurs émissions se déroulaient depuis le domicile de leur animateur, telles que Touche pas à mon poste et Qui veut gagner des millions, d’autres ont fait le choix de rester en plateau, à l’instar de Quotidien. Indéniablement, le vide s’est fait ressentir lors des premiers numéros, mais les téléspectateurs se sont rapidement habitués à voir seulement Yann Barthès et ses chroniqueurs en plateau. La télé sans public est-elle un peu triste, ou les programmes pourraient-ils finalement s’en passer ?

Des ambianceurs représentatifs des téléspectateurs

Ce mardi, les téléspectateurs de TF1 ont pu découvrir la nouvelle version des 12 coups de midi, animée par Jean-Luc Reichmann. Exit le public, la production a trouvé quelques astuces pour apporter un peu de chaleur au plateau immaculé, comme l’intervention des proches des candidats qui assistent à l’émission en visio. Et pour augmenter le niveau sonore, rien de mieux que des applaudissements enregistrés. En définitive, la mécanique de l’émission reste la même. Nagui, lui, a décidé d’employer des ballons de baudruche pour garnir les rangs de son public, composé aussi en partie de spectateurs de chair et d’os.

Une bonne idée selon Laurence Leveneur, sémiologue et spécialiste des médias, qui juge qu’il y a « quand même besoin d’avoir un public en plateau pour créer l’ambiance et pour incarner visuellement les téléspectateurs qui sont chez eux. » Selon elle, le public a deux rôles lorsqu’il est en plateau, le premier étant celui de « ponctuer l’émission par ses réactions, ses rires, ses applaudissements. » À la manière des sitcoms (comme Friends ou The Big Bang Theory), les agissements du public vont donc marquer les temps forts d’un programme : quand faut-il rire ? Quand faut-il pleurer ?

Le second rôle du public est celui de représenter le téléspectateur. Une fonction parfaitement remplie, par exemple, par les anonymes de l’émission Tous En Cuisine, qui a démarré pendant le confinement. « Dans l’émission de Cyril Lignac, il y a à la fois chez eux des vedettes et des téléspectateurs, note Laurence Leveneur, parce que tous ceux qui guettent les recettes à refaire chez soi peuvent s’identifier aux gens lambda qui sont filmés chez eux pour se dire qu’ils font partie de cette communauté. Ce sentiment de communauté, alors qu’on est confinés chez soi, c’est très important. »

« Le public n’est pas un alibi »

Que ce soit dans les talk-shows, les émissions de divertissement ou les jeux, le public rythme les programmes et leurs différentes phases. Quotidien en a besoin pour ses pastilles d’humour, Les 12 coups de midi pour ponctuer les phrases de Jean-Luc Reichmann et Qui veut gagner des millions ? pour créer de la tension au fil du jeu. Sans public, difficile de recréer la même ambiance haletante qu’à l’accoutumée. « Sur les jeux, le public n’est pas un alibi, il est vraiment là pour l’ambiance. Avec lui, il y a plein de gimmicks, toute une gestuelle. Sans lui, ça fait un drôle d’effet », souligne Émilie, cofondatrice de La Nouvelle Image, prestataire de services qui accueille du public en télévision depuis 2007. Même chose à la radio, où le public permet aux animateurs de voir si leurs vannes fonctionnent, et si le ton de l’émission est le bon.

Depuis l’arrêt des tournages des émissions dont s’occupe La Nouvelle Image telles que Slam, Questions pour un champion, Je t’aime etc. ou encore Ça Commence Aujourd’hui, la cofondatrice reçoit plusieurs dizaines de messages lui demandant quand reprendra le cours normal des choses. D’ordinaire, la société reçoit 30 % de demandes spontanées et, pour les 70 % restants, « on propose, on relance, on invite », explique Emilie. Composé à la fois de fidèles « qui ont l’habitude d’être en plateau » et d’autres « qui profitent de leur passage à Paris », le public apporte la chaleur que des ballons de baudruche ne sauraient remplacer. « Dans Je t’aime etc., qui a pris le parti de tourner à vide, c’est presque flagrant, remarque-t-elle. Avec les canapés vides, on souligne qu’il y a un manque. »

Le retour du public à la télévision, ce ne devrait pas être pour tout de suite, au vu des nouvelles règles sanitaires imposées par le gouvernement. « Tant qu’on aura ces contraintes, cela me semble difficile de faire venir du public en plateau autrement qu’avec des masques, un mètre de distance, etc. Et si on fait ça, ça va presque créer une image négative parce que c’est à l’inverse de l’ambiance et du sentiment de communauté », affirme Laurence Leveneur. Les téléspectateurs vont donc devoir s’habituer aux intervenants par vidéoconférence et aux gradins vides pendant encore un petit bout de temps.