« A Secret Love »: Le secret bien gardé d’un couple de lesbiennes âgées

DOCUMENTAIRE Le documentaire « A Secret Love » de Chris Bola sur Netflix explore les enjeux spécifiques au grand âge et au lesbianisme, à travers l’histoire d’amour de Terry et Pat, deux octogénaires tendres et touchantes

Aude Lorriaux
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Extrait de A Secret love, un documentaire de Netflix sur un couple de lesbiennes âgées.
Extrait de A Secret love, un documentaire de Netflix sur un couple de lesbiennes âgées. — Netflix
  • A Secret Love sur Netflix raconte l’histoire d’amour tenue secrète d’un couple de femmes octogénaires, Terry et Pat.
  • « Les lesbiennes ayant connu la répression sévère de l’homosexualité au cours de leur jeunesse et d’une partie de leur vie adulte ont acquis l’habitude de ne jamais nommer leur lesbianisme », écrit l’universitaire Line Chamberland.
  • Dominique Lefevre et Valérie Guinoiseau, de l’association Grey Pride, se réjouissent qu’on montre des lesbiennes de cet âge à l’écran, un fait rare.

« Bonjour docteur, c’est ma cousine oui », affirme au téléphone une femme âgée en polo vert, à qui une autre femme vient de tendre le combiné. La scène d’ouverture d’A Secret Love dit tout de l’histoire qui va suivre, sur le secret longtemps gardé par ces deux femmes, et qui perdure encore au moment où ce documentaire est tourné. Conçu par Chris Bola et disponible sur Netflix depuis ce mardi 28 avril, A Secret Love raconte la vie de Terry et Pat, deux octogénaires nées dans les années 1920 qui se sont rencontrées en 1947 sur une patinoire et ont passé près de 70 ans de leur vie ensemble, entre les Etats-Unis et le Canada.

Deux femmes qui ont pris l’habitude de cacher leur amour, car comme l’explique Line Chamberland, titulaire de la Chaire de lutte sur l’homophobie de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et qui a travaillé sur les enjeux spécifiques du vieillissement chez les lesbiennes, « les lesbiennes ayant connu la répression sévère de l’homosexualité au cours de leur jeunesse et d’une partie de leur vie adulte ont acquis l’habitude de ne jamais nommer leur lesbianisme ». Le bas des lettres d’amour que les deux protagonistes ont gardées a été déchiré, pour éviter d’être reconnues si jamais elles venaient à tomber entre de mauvaises mains…

Extrait de A Secret love, un documentaire de Netflix sur un couple de lesbiennes âgées.
Extrait de A Secret love, un documentaire de Netflix sur un couple de lesbiennes âgées. - Netflix

« Deux vieilles c’est deux vieilles »

A Secret Love déroule ce secret bien gardé, et comme enveloppé dans un cocon d’amour et de sécurité. On entend leurs mots tendres, qui redonnent vie à la représentation souvent asexualisée de la vieillesse. « Tu es toujours aux petits soins ma chérie », murmure Pat à Terry, tandis que l’on perçoit des mains qui se pressent ou se dérobent. Un amour qui culmine avec la célébration de leur mariage, à quelques mois de la mort de Terry, dans la maison de retraite qu’elles se sont choisie, où l’étau du secret semble enfin se relâcher. « Nous nous réjouissons que vous n’ayez plus à vous prétendre cousines », plaisante l’officier civil devant l’assemblée hilare, au moment où les larmes des protagonistes perlent. Une scène pleine de tendresse et de profondeur.

Pour Line Chamberland, qui a travaillé sur les expériences lesbiennes à Montréal dans les années 1950 et 1960, se dire cousines ou affirmer qu’on vivait avec une amie « qui aide à payer le loyer » était une stratégie répandue. Une stratégie vécue comme nécessaire parce que le lesbianisme des femmes âgées n’existe pas dans les représentations, explique l’universitaire. « Deux vieilles, c’est deux vieilles », résume cette figure du mouvement LGBT au Québec, contactée par 20 Minutes. « Les gens pensaient qu’on était bonnes amies », lâche dans le documentaire Pat. Les deux femmes ont travaillé ensemble pendant 26 ans dans une entreprise de décoration intérieure, sans éveiller les soupçons.

Terry Donahue et Pat Henschel.
Terry Donahue et Pat Henschel. - Netflix

Vie parallèle

Mais sur le tard, ce secret finit par se dénouer, doucement. D’abord auprès de la famille, dont la réaction est inégale. Une nièce accueille cette confidence avec beaucoup de simplicité, une autre s’estime « trahie » par le mensonge pendant des années. « Tu vas faire du tort à notre famille », aurait dit le frère de Pat, selon des propos rapportés. Pour se protéger, le couple a développé une vie parallèle avec des amis et amies homosexuelles, que la nièce adorée découvre avec surprise en feuilletant, au moment du déménagement, un album photo. Une ribambelle de têtes inconnues… « C’est comme si la personne avait fait toute sa vie à distance de la famille, et c’est difficile de retrouver une proximité », explique Line Chamberland.

L’intérêt de A Secret Love est aussi en ce qu’il explore un croisement de discriminations, encore peu montré dans les films, séries ou sur les écrans : l’homosexualité à un âge avancé. Les lesbiennes âgées ont des besoins spécifiques, qui ne se résument pas à l’addition des besoins des femmes et des personnes âgées. Par exemple trouver une maison de retraite adaptée, qui accepte les couples de femmes. On lit dans le regard de Terry, lors du premier rendez-vous avec une résidence spécialisée, une certaine inquiétude au moment de demander : « Est-ce que ce serait accepté ? ». « Je me demande toujours si dans la maison de retraite je vais pouvoir mettre la photo de mes ex-conjointes », abonde Line Chamberland.

« On voit assez peu les lesbiennes âgées à l’écran »

Membres de l’association Grey Pride, qui milite pour la création d’habitats partagés entre personnes de même « affinités », Dominique Lefevre et Valérie Guinoiseau, deux femmes d’une cinquantaine et d’une soixantaine d’années, en couple, qui ont visionné le documentaire, trouvent d’ailleurs qu’il va dans leur sens. Et se reconnaissent dans cette idée d’une famille affinitaire. « C’est encore très courant de voir nos affinités communautaires recréer une deuxième famille d’appartenance et cela ressemble à cette vie parallèle de Pat et Terry, j’ai trouvé que c’était très vrai », juge Dominique Lefevre, qui se réjouit comme sa compagne qu’on montre cette catégorie, peu visible selon elle.

Il n’existe pas d’étude mesurant précisément la présence à l’écran des lesbiennes âgées qui se déclarent lesbiennes, mais elle est sans doute très faible, si l’on se fie d’un côté aux données sur les personnes âgées, et de l’autre à celles sur les lesbiennes ou sur les personnes LGBT à l'écran. A la télévision française par exemple, les personnes de plus de 65 ans sont très sous-représentées, selon le baromètre de la diversité du Conseil supérieur de l’audiovisuel. Les lesbiennes « out » aussi, si l’on en croit les rares études existantes, comme celle de l’Association des journalistes LGBT (AJL), sur un sujet qui les concerne pourtant, la PMA.

Mais c’est aussi justement à cause de ce secret, parce que pour cette génération, affirmer son identité était une priorité moins importante que de se protéger. Ou comme le dit Line Chamberland : « On voit assez peu les lesbiennes âgées à l’écran. C’est une génération qui se définit moins par ça que la génération qui a suivi. »