« L’histoire des LGBTQ à la télévision s’est faite en dents de scie », affirme le réalisateur de « Visible : Out on TV »

INTERVIEW « Visible : Out on Television » de Ryan White, sur Apple TV+, revient sur l’histoire des personnages lesbiens, bi, gays, trans et queer à la télévision, semée de stéréotypes négatifs et de coming out cultes

Propos recueillis par Aude Lorriaux

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Ryan White le 25 février à la projection presse de « Visible: Out on Television »
Ryan White le 25 février à la projection presse de « Visible: Out on Television » — Eric Charbonneau/REX/SIPA
  • Visible: Out on Television de Ryan White sur Apple TV+ raconte en cinq épisodes l'histoire des LGBTQ à la télévision.
  • Du premier coming out de Steve dans All in the family en 1971 à la série Pose, qui comporte de nombreux personnages trans, le réalisateur Ryan White revient sur 70 ans d'évolution. 

Avec Visible : Out on Television, Ryan White nous plonge dans une histoire particulière de la télévision américaine : celle de l’exclusion des personnages lesbiens, gays, bi, trans et queer (LGBTQ). Les cinq épisodes disponibles sur la plateforme Apple TV+ dévoilent une télévision de plus en plus diverse, de l’invisibilité quasi totale des années 1950 et 1960 à la série Orange is the new black, qui couronne l’actrice afro-américaine transgenre Laverne Cox. Une histoire en dents de scie, cependant, puisque les années 1980 voient un véritable recul s’opérer. Entretien avec le réalisateur Ryan White, par ailleurs auteur de la série Netflix The Keepers et du film The Case Against 8.

Visible : Out on Television montre l’évolution des personnages LGBTQ à la télévision. Pourquoi vouliez-vous faire une série documentaire sur ce sujet et pourquoi est-ce important selon vous ?

Il est difficile de trouver un média plus puissant que la télévision. Tout le monde a grandi avec une télévision, elle était dans nos chambres, notre salon. Avec cette série, nous voulions savoir ce que nos parents et grands-parents regardaient quand ils étaient plus jeunes, s’il y avait des personnages LGBTQ, et si oui, comment ils et elles étaient portraiturées. Notre série essaie montre aussi comment on en est arrivés à la situation actuelle, avec par exemple une série comme Pose, qui comporte quatre ou cinq personnages trans non-blancs, ce qui est tout à fait nouveau.

Il n’y avait aucun personnage gay ou trans dans les années 1950… Est-ce que vous pouvez nous parler des premières apparitions ?

C’est vraiment difficile de dire qui est le ou la première, il y a tellement de nuances… Mais l’un des tout premiers personnages gay qui a eu un impact significatif est celui qui apparu dans la série All in the family, qui était une sitcom très populaire et controversée des années 1970. Dans l’un de ses épisodes,  Judging Books by Covers, il y avait un personnage, Steve, qui avait déjà été présent dans d’autres épisodes avant, qui a fait un coming-out, et c’était la première fois que cela arrivait dans une sitcom américaine. C’était en 1971. Avant, il y avait déjà eu des gays à la TV mais la plupart du temps dans des talk-shows, où des experts et des psychiatres les invitaient pour discuter des causes de l’homosexualité, affirmant que l’homosexualité est le résultat de mères trop protectrices ou de pères qui n’ont pas suffisamment accordé d’attention aux activités sportives de leurs enfants. Les lesbiennes n’existaient pas, il n’y avait que des hommes gays.

S’agissant des personnes trans, si on se réfère aux années 1950 ou 1960, on ne peut même pas parler de personnes trans. Elles étaient toujours portraiturées comme malfaisantes, et il y avait toujours un effet de surprise ou de tromperie : à un moment, on découvrait qu’une femme était en fait un homme, la perruque tombait, et le travesti se révélait un meurtrier, comme dans la série Suspicion d’ Alfred Hitchcock. Je dirai plutôt que c’était des personnages qui troublaient le genre, plutôt que des personnages transgenres. Le premier personnage authentiquement transgenre apparaît en 1975, dans la série The Jefferson, avec le personnage d’Edie Stokes. Elle était jouée par une actrice cis [inverse de transgenre, désigne une personne dont le genre assigné à la naissance correspond au genre revendiqué], ce qui ne passerait certainement pas aussi bien aujourd’hui, mais c’était l’un des premiers portraits positifs de personnages trans.

Quand on regarde la première partie de votre série documentaire, qui revient sur les premiers temps de la télévision, on a le sentiment d’un immense chemin parcouru…

Je suis tellement content qu’on ait pu avoir cinq épisodes, et pas juste un film où on aurait dû éliminer tellement d’éléments historiques. Parce que l’histoire de la représentation des LGBTQ à la télévision s’est faite en dents de scie : un pas en avant, deux pas en arrière… Après les années 1970 où il y a eu des représentations positives de personnes gays et trans, les années 1980 ont vu, avec l’épidémie de VIH, le sol se fissurer. Les LGBTQ ont disparu de la télévision, ou alors les rares fois où ils et elles étaient représentées, c’était sous la forme d’hommes blancs mourant…

Est-ce que vous pensez que la télévision est le reflet de la réalité ? Ou est-ce qu’il peut y avoir des avancées à la télévision, au moment où les politiques publiques reculent, par exemple ?

Question très intéressante… La télévision est tellement puissante qu’elle peut amener à elle seule des changements. Je pense et j’espère que nous avons atteint un point où la télévision joue le rôle de résistance active. Quand on voit que Pose est jouée sur la chaîne FX… Mais il faut aller plus loin, et obtenir une meilleure représentation des LGBTQ derrière la caméra, pas seulement devant. Il faut qu’ils et elles puissent écrire leurs propres scénarios, inventer leurs propres personnages. Et il nous faut continuer à travailler à l’intérieur du spectre LGBTQ, pour qu’il y ait plus d’hommes trans, par exemple, ou de personnages LGBTQ d’âges et d’origines différentes. Il y a une série sur Netflix qui s’appelle Special, il s’agit de l’histoire d’un homme gay atteint de paralysie cérébrale. C’est l’histoire personnelle de Ryan O’Connell, qui a fini par obtenir le feu vert de Netflix. Mais je peux vous le dire, parce que je connais Ryan, que ce genre de série n’aurait jamais obtenu un tel feu vert il y a cinq ou dix ans. Personne n’aurait voulu prendre le risque de financer cela. Pourtant cette série est parfaite pour montrer que la communauté LGBTQ n’est pas un monolithe. Et nous avons besoin d’approfondir ces intersections.

Lena Waithe dans le documentaire « Visible: Out on Television » de Ryan White
Lena Waithe dans le documentaire « Visible: Out on Television » de Ryan White - Apple TV+

En France, le premier personnage trans joué par une personne trans n’est apparu qu’en 2018. Et nous n’avons pas de Caitlyn Jenner ou de Laverne Cox [héroïne de Orange is the new black]. Nous sommes loin derrière les Etats-Unis, sur ce sujet…

Je n’ai pas d’opinion sur la télévision française, mais c’est une surprise pour moi. Et c’est décevant. J’avais plutôt l’impression que les Etats-Unis étaient derrière vous, et derrière tant de pays européens… Avec les plateformes de streaming, il y a une globalisation en route qui était impossible il y a encore dix ans. Il y a des gens en Asie ou en Afrique ou au Moyen-Orient qui peuvent voir qu’il existe des personnages qui leur ressemblent. J’espère que ces séries auront un impact là-bas aussi.