« Ce poids est la marque de mon histoire » explique Daria Marx dans son documentaire « Ma vie en gros »

INTERVIEW Daria Marx, cofondatrice du collectif Gras Politique, a réalisé un documentaire que France 2 diffuse mardi soir

Propos recueillis par Aude Lorriaux

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Daria Marx dans le documentaire «Ma vie en gros», sur France 2
Daria Marx dans le documentaire «Ma vie en gros», sur France 2 — Morgane Prod

« Nous voulons vous raconter une vie ordinaire rendue difficile et extraordinaire  par le seul fait d’être gros ». Ainsi débute Daria Marx, ma vie en gros, documentaire diffusé sur France 2 ce mardi à 22h35 et sur la plateforme de France Télévision jusqu’au 26 avril, dans la case Infrarouge. On y suit la vie de cinq personnes grosses, Anouch, Guillaume, Eva, Sophia et Crystal, et aussi Daria Marx donc, militante féministe et cofondatrice du  collectif Gras Politique, à travers leurs galères pour s’asseoir dans le train, trouver un boulot, s’habiller ou même se soigner.

Cette « histoire intime du peuple des gros » et grosses fait tomber nombre de préjugés, à commencer par celui que maigrir est une affaire de volonté. 20 Minutes a interrogé Daria Marx, autrice et personnage du film.

Votre documentaire raconte les difficultés de la vie des personnes grosses : dans la vie amoureuse, au travail, chez le médecin, pour s’habiller, se déplacer. Qu’est-ce qui, parmi tout cela, a été le plus difficile pour vous ?

Le plus difficile à vivre pour nous, c’est la grossophobie médicale, ça impacte directement nos vies, ça nous met en détresse quand on a besoin d’aide, ça ajoute à l’angoisse d’une situation médicale l’angoisse de se faire maltraiter dans un cabinet. Un jour une gynéco voulait me faire une échographie et elle s’est énervée, elle m’a dit qu’elle n’y voyait rien dans cette « caverne de gras ». Elle m’a laissée repartir en pleurs de son cabinet… Quand dans la salle d’attente tu ne peux pas t’asseoir tu te dis déjà que ce n’est pas bon signe. Et après chez le généraliste, plein de médecins n’ont pas de brassards pour prendre la tension des personnes grosses, ou des balances qui s’arrêtent à 120 kilos. Il y a très peu de matériel adapté aux personnes de plus de 120 kilos. Il y a aussi des chirurgiens qui refusent d’opérer, ou des PMA qui sont refusées aux personnes qui ont une IMC supérieur à 30. Parce que les grossesses sont déclarées comme à risque, et donc on considère que c’est une perte d’argent…

Il y a une scène au début avec Eva Perez-Bello, dans le train, en première classe, et on comprend qu’en seconde classe c’est compliqué… Les transports c’est aussi l’enfer ?

La seconde c’est possible mais au prix de douleurs. Rien n’est fait pour des gabarits qui dépassent la norme, ça nous renvoie toujours à l’idée qu’on n’est pas les bienvenus. Il faut se faufiler entre les rangées, enlever les accoudoirs sinon on est pris dans les sièges, il faut négocier avec un voisin pour qu’il lève son accoudoir, on a plein de petites stratégies. Certaines compagnies d’avion ont pris le parti de faire payer un second siège aux personnes qu’elles jugent trop grosses, c’est un vrai problème de discrimination. Parfois on finit par voyager debout en wagon-bar, ou sur les banquettes entre deux wagons, car on n’a pas envie de voyager avec les soupirs ou regards de personnes qui vont vous juger à chaque fois que vous levez le bras ou la cheville. Je préfère sacrifier mon confort physique à mon confort mental.

Il y a un cri du cœur dans le documentaire, lorsque vous dites que vous n’en pouvez plus qu’on continue à parler de l’obésité « uniquement en termes de régime et de sport ». On ne traite pas les causes de l’obésité, on s’en prend aux symptômes seulement…

Complètement. On s’en prend aux obèses plutôt qu’à l’obésité. Personne ne se demande pourquoi on mange trop. C’est plus simple d’intervenir en nous disant « arrêtez de manger » ou « manger moins ». Cela occulte les causes réelles de l’obésité, et cela permet de dépenser moins d’argent, de dire « manger moins », car il faudrait sinon rembourser la recherche génétique, l’accès à une alimentation saine pour les familles, les thérapies… La carte de l’obésité et celle du chômage se superposent. L’obésité naît de la précarité. On commence aussi à grossir car on a des traumatismes, qu’on est victime d’inceste, des violences dans sa scolarité. Et puis il y a un facteur génétique : on a plus de chances d’être gros si on a eu un parent ou grand-parent gros. Le discours qu’on entend toujours c’est « va moins au Mc Do et fais du jogging », ça fait 38 ans qu’on me le dit. Mais ce n’est pas une question de volonté. Une personne qui fait 150 kilos et va à la piscine, elle en a de la volonté. Le problème c’est que les mécanismes de la bouffe sont complexes. Si c’était si simple il n’y aurait plus d’obésité.

On comprend dans le documentaire que pour vous, l’obésité a été créée par les angoisses que vous a transmises votre mère…

Ma mère a été anorexique, elle l’est toujours d’ailleurs. Elle pensait qu’être gros c’était la pire chose du monde, et quand elle a eu une fille elle s’est dit qu’il ne fallait surtout pas que sa fille soit grosse. Elle s’est mise très tôt à surveiller ce que je mangeais, et cela a donné tout l’inverse de ce qu’elle souhaitait. J’ai développé très tôt des troubles du comportement alimentaire. Quand on regarde les photos quand j’étais petite je n’étais pas grosse. Mais les privations, les remarques te donnent des troubles, et tu apprends à gérer tes émotions avec l’interdit qu’est la bouffe. J’en ai voulu à ma mère. A 18 ans j’ai eu une conversation avec elle où je lui ai dit « si tu parles encore une seule fois avec moi de poids, je ne te parle plus jamais de la vie ». Cela a créé un froid, mais cela a permis une discussion qui a duré des années. Le fait qu’elle reconnaisse qu’elle avait un problème avec la bouffe a demandé beaucoup de travail. Mais on a fait un chemin intéressant car aujourd’hui on peut en parler sereinement, en reconnaissant ce qui s’est passé sans pour autant s’en vouloir.

Vous avez aussi cette phrase terrible : « Si je n’avais pas pris ce poids je serais morte »

Pendant mon adolescence le divorce de mes parents a été très violent, mon père m’a abandonné. Des gens se seraient scarifiés, moi ma solution c’était de bouffer en cachette. Ce poids est la marque de mon histoire, à un moment j’ai été obligée de gérer comme ça, en mangeant. Je n’en suis pas fière, mais je ne m’en veux pas de ne pas avoir pu faire autrement.

Paradoxalement, le poids apporte aussi des choses positives. Vous dites qu’il vous a rendue très libre.

J’ai très vite compris que je ne serai jamais dans le concours de la plus belle de la classe, ou de la mieux sapée. Au début cela fait mal de ne pas pouvoir être dans la norme. Après tu te résignes, et puis finalement tu trouves aussi la force d’être vraiment toi-même. Parce que de toute façon personne n’attend que tu sois dans la norme…

Gros c’est une identité ?

Cela fait partie de mon identité oui. La société m’a toujours renvoyé le fait que j’étais grosse. C’est la première chose que les gens voient chez moi. Donc je me suis construite comme ça. Depuis que je suis petite. Je n’ai pas le choix, ce n’est pas comme changer de couleur de cheveu. Comme le fait que je sois définie comme une femme. Je ne sais même pas si c’est une identité pour tout le monde, le mot « identité » ça fait vraiment revendication, mais je n’ai pas le choix.

S’il y avait une seule mesure à mettre en place, une seule politique publique, ce serait laquelle, en priorité ?

Des cours obligatoires d’accueil et de mobilisation des corps gros dans les formations pour les soignants, infirmières et personnel de santé. Les personnels soignants souffrent aussi de ne pas savoir comment on mobilise un corps gros. Si on expliquait comment ça marche, ça serait déjà un grand progrès. Et si on leur donnait du matos !