« Miss France » : « Il n’y a pas qu’une façon de vivre son féminisme », explique Sonia Rolland

INTERVIEW Peut-on être féministe et se présenter au concours de Miss France ? Sonia Rolland, élue reine de beauté en 2000 et autrice du documentaire « Femmes du Rwanda », revient sur ce débat  

Aude Lorriaux

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Sonia Rolland le 20 mars 2019
Sonia Rolland le 20 mars 2019 — Laurent Vu/SIPA
  • Sonia Rolland, ex-Miss France, revendique son féminisme et réagit à la polémique qui entoure le concours de beauté, décrié pour son sexisme.
  • « La sororité est une valeur importante à défendre si nous voulons que les choses avancent alors cessons de nous tirer dessus », plaide-t-elle.
  • Selon l’autrice du documentaire Femmes du Rwanda, il faut « éduquer à nos garçons et nos filles à vivre ensemble ».

« Si on veut être féministe, on doit boycotter aujourd’hui le concours des Miss France », a lancé l’animateur Laurent Ruquier, sur le plateau d’ On n’est pas couché, avant de plaider la « blague ». Qu’en pensent les Miss elles-mêmes ? 20 Minutes revient sur ce débat avec Sonia Rolland, Miss France en 2000 et autrice du documentaire Femmes du Rwanda, pour laquelle « se présenter face à des millions de personnes » en assumant « sa féminité, sa culture, sa différence » est « peut-être un acte féministe ».

Êtes-vous féministe ?

J’étais présente à la marche contre les violences faites aux femmes du 23 novembre. J’ai eu une éducation féministe de mes parents qui visait à me faire prendre conscience de ma place dans la société. Mon père me disait : « Si tu veux être heureuse, sois indépendante ma fille ». Maman est une des rares Rwandaises tutsies à avoir pu accéder à des études supérieures et à avoir travaillé dans des secteurs traditionnellement masculins comme l’import-export. Mon père était imprimeur, l’éducation et la culture étaient une priorité. Nous avons tout perdu durant notre exil pour la France, en 1994 pour rejoindre ma grand-mère paternelle en bourgogne. Mes parents ont connu un déclassement social. Nous avons posé nos bagages en Saône-et-Loire dans une cité HLM. Mon père est alors devenu ouvrier et ma mère travaillait dans un supermarché. Adolescente, je rêvais d’être actrice ou basketteuse au grand dam de ma mère qui n’y voyait aucun avenir… Le basket me paraissait évidemment plus accessible. Puis un jour, lors d’un championnat, un journaliste pigiste vient m’aborder sur le terrain pour me parler des concours de Miss. Il me propose de me présenter à Miss Bourgogne ce que je trouve complètement ridicule à ce moment-là car je ne me trouvais pas féminine… Mais c’est finalement mon père qui arrive à me convaincre de me présenter à la présélection car il était persuadé que ce serait un ascenseur social qui me permettrait de toucher de près un monde totalement inaccessible, celui du cinéma. Trois mois plus tard je devenais Miss France sans jamais avoir vu un concours de ma vie… Je suis la première Miss France d’origine africaine, élue devant près de 15 millions de téléspectateurs…

Que vous a apporté Miss France et est-ce compatible avec le féminisme selon vous ?

Disons que ça m’a ouvert le champ des possibles. C’était l’occasion de toucher de plus près mes rêves de comédienne et de me faire une place là où la diversité était encore très peu représentée. Pour ma part je pense que tirer sur les Miss est absurde quand on est féministe car on sait pertinemment que c’est une étape dans la vie de ces jeunes femmes. Ça fait vingt ans que j’ai été élue et depuis, à mon humble échelle, j’ai fait bouger certaines lignes grâce à ce statut. La question du féminisme est beaucoup trop vaste aujourd’hui. Je me méfie des raccourcis. Il n’y a pas qu’une façon de vivre son féminisme. J’ai une conscience féministe car il subsiste des inégalités, des injustices à l’égard des femmes. Pour autant, je ne pointe pas du doigt les autres femmes qui ne se définissent pas comme telles. La sororité est une valeur importante à défendre si nous voulons que les choses avancent alors cessons de nous tirer dessus. Le procès qu’on fait à l’égard des Miss est ridicule dans la mesure où personne ne nous force à le faire. Au contraire peut-être qu’il faudrait voir en cela un acte féministe. Celui de se présenter face à des millions de personnes en assumant notre féminité, nos cultures et nos différences. A vouloir constamment s’attaquer aux Miss comme des « femmes objets » on tire sur une ambulance… Car au fond on touche à une liberté, celle de revendiquer sa féminité.

Comment agissez-vous concrètement au quotidien pour votre engagement ?

Je place mon féminisme dans d’autres causes bien plus importantes, celles de l’émancipation de la femme ou celles des violences conjugales dont les premières victimes sont les femmes et par ricochet une génération de témoins de ces violences… Les enfants. Éduquons nos garçons et nos filles à vivre ensemble. Accompagnons les hommes à comprendre ce que nous sommes, car pour combattre une inégalité il faut saisir ce que l’autre ne saisit pas dans notre réflexion. Ça s’appelle de la pédagogie et ça demande de l’imposer dès le plus jeune âge. Il ne s’agit pas de s’opposer à l’autre mais bien de nous comprendre pour avancer dans le même sens. Inspirons-nous de ce qui fonctionne ailleurs. Au Rwanda, 63 % de femmes siègent au Parlement. C’est le parlement le plus féminin du monde… Et il y a la parité au gouvernement. Pensez-vous une minute qu’il nous viendrait à l’idée de savoir comment ils sont arrivés à un tel résultat ?