Miss France 2020 : Peut-on être féministe et regarder le concours ?

SEXISME Si de nombreuses militantes féministes trouvent que le concours Miss France devrait être relégué aux rangs des oubliettes, certaines reconnaissent qu’il peut être source d’empouvoirement pour les candidates

Aude Lorriaux

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Les candidates à Miss France 2020 passent un test de culture générale
Les candidates à Miss France 2020 passent un test de culture générale — LAURENT VU/SIPA
  • Miss France 2020 a lieu le 14 décembre à Marseille
  • Les déclarations de l’animateur Laurent Ruquier appelant à « boycotter le concours », avant d’affirmer qu’il s’agissait d’une blague, ont relancé le débat.
  • Après des années marquées par la lutte contre le sexisme à la télévision, peut-on être féministe et regarder Miss France ? Est-ce que tout y est à jeter, quand on défend les droits des femmes ?

Pour sa directrice générale, pas de doute, Miss France est un concours « féministe ». Mais pour beaucoup de gens, et notamment de nombreuses militantes féministes, la chose est beaucoup moins sûre… Les critiques chaque année se suivent et se ressemblent sur ce concours jugé sexiste. A tel point cette année, à quelques jours du concours, qui se tient le samedi 14 décembre, que la « blague » de l’animateur Laurent Ruquier a été prise au sérieux. « On n’en peut plus de l’élection Miss France ! C’est ringard. Il faut être logique : si on veut être féministe, on doit boycotter aujourd’hui le concours des Miss France », avait-il lancé sur le plateau d’On n’est pas couché, diffusé le samedi 30 novembre. « Juste une blague !!! » se récriera-t-il ensuite sur Twitter, même si on a un peu du mal à saisir le « second degré » dans la séquence visionnée.

Il n’en fallait pas plus pour que dans l’intervalle, de l’autre côté, l’actuelle miss France, Vaimalama Chaves et une ancienne, Camille Cerf, dégainent leurs arguments en faveur du concours.

Alors peut-on être féministe et malgré tout apprécier certains aspects de Miss France ? On a passé au crible les arguments du débat…

Des Miss qui acquièrent confiance, pouvoir et visibilité…

« Gagner en confiance en soi », voilà une des principales motivations des candidates au concours, selon Camille Couvry, sociologue qui a observé des dizaines de Miss. « Être plus féminine, on pourrait considérer que cela ne va pas dans le sens d’une émancipation des femmes, sauf que pour les femmes qui tentent de réussir leurs études ou s’insèrent dans le marché du travail, c’est un levier pour mieux assumer le regard des autres, et mieux gérer leurs interactions », développe la chercheuse associée aux laboratoires Dysolab et CETAPS. L’ancienne présidente du Comité Miss France, Geneviève de Fontenay, l’exprime de manière plus abrupte à 20 Minutes : « Sans les charmes il y en a qui n’auraient pas eu le destin qu’elles ont eu… Il y en a beaucoup pour lesquelles ça a changé leur vie… »

« Se frayer un chemin dans les dédales d’une société sexiste en utilisant ses rouages à son avantage… N’est ce pas une stratégie d’affirmation aussi louable qu’une autre ? », estimait l’an dernier dans les colonnes du magazine Elle une autrice féministe bien installée, Clarence Edgard-Rosa. Et certaines utilisent même Miss France dans un but tout à fait politique, comme Meggy Pyaneeandee, Miss Île-de-France et candidate à Miss France 2017, mais aussi étudiante à Sciences-Po, qui s’est confiée à son école : « C’est pour moi l’occasion de véhiculer les messages qui me tiennent à cœur, de montrer qu’on peut venir de la diversité et réussir ».

Sans aller jusque-là, Camille Couvry estime que Miss France, au niveau local, offre un espace à une population de femmes pas forcément touchée par les associations féministes, pour qu’elles se « réapproprient le politique ».

Un concours qui met en avant les droits des femmes

Et cela peut sembler un paradoxe, mais dernièrement certains concours de Miss ont relayé des messages féministes. C’est ce qui s’est passé par exemple lors de l’élection de Miss Pérou, en 2017, pendant laquelle les candidates, au moment de dévoiler leurs mensurations, ont toutes choisi de donner les chiffres des violences faites aux femmes.

Deux mois plus tard, les Françaises leur emboîtaient le pas, de manière moins radicale.

Et le 8 décembre dernier, l’élection de Miss Univers a consacré Zozibini Tunzi, une Sud-Africaine aux cheveux courts et crépus et au discours plutôt engagé : « J’ai grandi dans un monde où une femme comme moi, avec mon type de peau et mon type de cheveux, n’a jamais été considérée comme étant belle. Je pense qu’il est temps que ça change aujourd’hui. » Et vous pourrez lire plein d’autres discours badass sur son Insta.

Si bien que Sylvie Tellier peut aujourd’hui se dire « féministe dans l’âme »…

Si la militante de #NousToutes Anaïs Leleux reconnaît que Miss France peut avoir « participé à la conscience féministe » d’une personnalité comme Sonia Rolland et « souhaite que le concours soit source d’empowerment. » Du « femwashing » (contraction de « feminist » et « washing », soit le fait de détourner un concept politique à des fins marketing). Une « tactique efficace » selon Camille Couvry, car le concours Miss France se maintient ainsi à travers les âges.

Un idéal de beauté inatteignable et des injonctions physiques

Alors oui Miss France est bien une tribune pour certaines femmes désireuses d’afficher autre chose que leur plastique. Mais « faut-il en passer par un concours misogyne pour réussir à être entendue ? », se désole Alix Chazeau-Guibert, porte-parole de l’association Osez le féminisme. Misogyne, le concours l’est assurément, selon la porte-parole, à cause des normes qu’il érige (la taille minimale par exemple, d’1,70m), qui ajoutent au poids des diverses injonctions qui pèsent déjà sur les femmes et leur font perdre confiance en elles : « Cela engendre cette idée que les femmes doivent ressembler à ces critères, et c’est un système qui favorise ensuite les multiples attaques contre le physique des femmes, comme ce qui existe en politique. »

« Il n’y a pas de critères liés à l’effort… Or le fait d’être beau ou belle est quand même une dotation qui nous est donnée presque à la naissance, sur laquelle on a peu de prise… », abonde Marlène Coulomb-Gully, professeure en sciences de l’information à l’Université Toulouse 2. D’autant que le concours n’exclut pas seulement les femmes âgées, grosses ou petites, ou qui ont des taches sur le corps, mais aussi les femmes handicapées. « Ce n’est pas une émission qui représente les Françaises dans leur pluralité… », appuie Anaïs Leleux.

Des candidates jeunes et célibataires, donc disponibles sexuellement

« Ne pas être ni avoir été mariée ou pacsée, ne pas avoir eu ni avoir d’enfant » : telles sont les conditions pour candidater au concours de Miss France 2020. Une mesure discriminatoire, qui serait interdite s’il s’agissait d’un recrutement, mais que l’on accepte pourtant pour un concours. Une contrainte commune à de nombreux pays qu’a dénoncée la Miss Ukraine 2018, Veronika Didusenko, mère et divorcée, à qui l’on a retiré la couronne. « Des stéréotypes sexistes. Des arguments très archaïques », a-t-elle regretté, en annonçant porter plainte.

« Il faut qu’elles affichent une disponibilité sexuelle, pour le fantasme masculin… », décrypte Marlène Coulomb-Gully. « On ne peut pas faire ça et s’occuper de son enfant… Les Miss voyagent ensuite », rétorque Geneviève de Fontenay. Qui ajoute aussi : « Non non, un enfant, c’est pas fait pour être sous la garde d’une nurse… », révélant le sexisme de cette mesure, qui confine en creux les femmes dans le rôle de mère au foyer.

Les concours de beauté ont toujours véhiculé une certaine image de la femme parfaite, qui se devait d’être jeune et célibataire, explique Camille Couvry. C’était par exemple déjà le cas des « couronnements des rosières », ces jeunes filles qu’on récompensait, dès le Ve siècle, pour leur « vertu », à savoir, la promesse d’être vierge.

Pas besoin cependant de taper sur les Miss ni même sur les spectatrices pour dénoncer Miss France, clament les militantes féministes que nous avons interrogées. « C’est important que nous ne jugions pas ces femmes, explique Anaïs Leleux. Si elles veulent regarder Miss France, qu’elles le regardent, ce n’est pas à moi de dire qui est féministe ou qui ne l’est pas. Mais ça n’empêche pas de dire que c’est sexiste, grossophobe, etc. Notre rôle est de veiller à ce que les Miss soient protégées, si elles sont harcelées par exemple. Si on doit mettre la pression sur quelqu’un ou quelque chose, c’est surtout sur la société Miss France. »