Pour «Enquête exclusive», un journaliste s'est infiltré dans une «thérapie de conversion» aux Etats-Unis.
Pour «Enquête exclusive», un journaliste s'est infiltré dans une «thérapie de conversion» aux Etats-Unis. — CAPTURE D'ECRAN/M6

JOURNALISME

VIDEO. « Enquête exclusive » sur l’homophobie : Comment un journaliste a infiltré une « thérapie de conversion » pour M6

Félicien Cassan s’est immergé durant trois jours, à Philadelphie, dans un stage censé transformer les homosexuels en hétérosexuels

  • M6 diffuse ce dimanche, à 23h10, un numéro d'« Enquête exclusive » intitulé « Homophobie dans le monde : aux racines de la haine ».
  • Une partie de ce documentaire, réalisé par Michaëlle Gagnet, traite des « thérapies de conversion », aux Etats-Unis, c’est-à-dire des stages prétendant pouvoir faire devenir hétérosexuelles des personnes homosexuelles.
  • Un journaliste français, Félicien Cassan, s’est infiltré dans un de ces stages. Il raconte à « 20 Minutes » comment il a vécu l’expérience.

L’un des exercices consiste à frapper un punching-ball avec une batte de base-ball pour se venger d’un père maltraitant. Un autre incite des hommes à s’auto-dénigrer en complétant la phrase « Je me sens déprécié dans ma virilité quand… » avec toutes les réponses lui venant en tête. Voici un aperçu d’une prétendue « thérapie de conversion », censée transformer les homosexuels en hétérosexuels, telles qu’elles ont cours en 2019 aux Etats-Unis. La séquence figure dans le numéro d’Enquête Exclusive consacré à l’ homophobie dans le monde, diffusé ce dimanche dès 23h10 sur M6.

Faute d’avoir obtenu les autorisations de tournage auprès de l’une de ces organisations, Michaëlle Gagnet, qui a réalisé ce documentaire, a eu l’idée d’une immersion en caméra cachée. C’est ainsi que Félicien Cassan, journaliste français alors installé à Los Angeles, a infiltré, durant trois jours, fin mars, l’un de ces stages dans une ancienne colonie de vacances à deux heures de Philadelphie.

« Une chemise faite sur-mesure par la production »

« Avant de m’y rendre, j’ai passé deux journées à filmer la préparation et à apprendre à faire et défaire la caméra fixée autour de mon torse, sous ma chemise – faite sur-mesure par la production. J’ai aussi répété les gestes nécessaires pour changer discrètement les batteries toutes les huit heures, explique le reporter de 37 ans à 20 Minutes. Harnaché, je savais que je serais seul pour gérer mon matériel et que, une fois à l’intérieur, je n’aurai plus de contacts, même en cas d’éventuels problèmes, avec l’extérieur. » Et pour cause, les hommes qui suivent ces stages sont soumis à des règles strictes, les privant de tout moyen de communication.

Félicien Cassan n’a pas été démasqué, contrairement à un confrère américain qui, au cours du même week-end, enquêtait pour le compte d’une association luttant contre ces groupes : les organisateurs ont repéré la caméra dissimulée dans ses lunettes.

« Une expérience enrichissante et révoltante »

Sur place, le journaliste français a rencontré plusieurs hommes mariés à des femmes, en lutte avec leur réelle orientation sexuelle. « Même si, quand j’étais dans mon rôle de journaliste, tout ce qui comptait était d’obtenir les meilleurs cadrages et les meilleures histoires, je restais un humain, avec de l’empathie, souligne-t-il. Ces soi-disant "thérapies de conversion" sont pensées pour vous briser. Voir la souffrance des autres participants, qui souhaitent plus que tout ne plus être homosexuels, c’est difficile. Certains ont vécu des histoires atroces et viennent là au lieu de suivre une vraie psychothérapie, c’est d’une grande tristesse. »

Pour Félicien Cassan, l’expérience a été « enrichissante et révoltante ». « A titre personnel, je n’en suis ressorti que plus gay », assure-t-il. Selon lui, il était « plus logique » qu’un journaliste homosexuel comme lui réalise cette infiltration, plutôt qu’un collègue hétérosexuel. « [Des reporters hétéros] s’y sont déjà essayé aux Etats-Unis mais, si je salue le courage et l’ouverture d’esprit, le résultat était plutôt raté, estime-t-il. Les articles que j’ai lus étaient moralistes. Les auteurs, aussi ouverts d’esprit soient-ils, avaient tendance à se focaliser sur l’acte sexuel, sur les mensonges. Alors que presque tous les gays ont ressenti à un moment ou un autre la tentation de rester dans le placard, de se cacher, voire de lutter contre ses pulsions. Il faut avoir connu cette lutte interne pour comprendre ce que ceux qui ont recours aux "thérapies" vivent. »

« Quand on sait d’emblée que ces méthodes ne sont pas efficaces, voire dangereuses, on se crée un bouclier protecteur naturel, reprend Félicien Cassan, qui assure ne pas avoir gardé de séquelles personnelles de ce stage. Mais les participants qui fondent des espoirs quant à un éventuel changement de sexualité ou cherchent à oublier leurs "pulsions" prennent un mur en pleine face lorsqu’ils comprennent qu’ils ne changeront jamais. D’où les tentatives de suicide, entre autres drames que peuvent provoquer ces pseudos « thérapies ». Pour eux, « replonger » c’est repartir à zéro. »

Des méthodes également présentes en France

Aux Etats-Unis, ces « thérapies de conversion » qui ne se présentent pas comme telles et préfèrent communiquer, comme c’est le cas du stage évoqué dans le reportage, sur « l’amitié fraternelle », « la santé intérieure » ou « la virilité », défrayent de plus en plus la chronique.

L’an passé, 15 états américains ont d’ailleurs voté l’interdiction de ces « thérapies » aux mineurs et les organisations sont scrutées de près. Début septembre, McKrae Game, qui a géré une structure de ce type pendant vingt ans, a fini par faire son coming-out et présenter ses excuses aux personnes qui ont suivi ces stages, tout en appelant à « mettre fin à ce dangereux cycle de honte et de condamnation », comme le relatait Slate.

« Ces méthodes doivent être dénoncées », insiste Félicien Cassan qui précise que des structures similaires « sont présentes en France, malgré ce que l’on imagine ». Ce jeudi, les journalistes Jean-Loup Adénor et Timothée de Rauglaudre ont publié chez Flammarion, Dieu est amour, le témoignage de deux années d’infiltration « parmi ceux qui veulent "guérir" les homosexuels », comme le mentionne le bandeau du livre. Des deux côtés de l’Atlantique, le sujet est on ne peut plus d’actualité.

Homophobie mondialisée

Le numéro d’Enquête exclusive diffusé ce dimanche sur M6 s’intitule « Homophobie dans le monde : aux racines de la haine ». Après avoir abordé très brièvement la situation en France, la journaliste Michaelle Gagnet s’intéresse au sort réservé aux personnes LGBT (lesbiennes, gays, bis et/ou trans) aux Etats-Unis, en Tunisie et en Ouganda. A travers différent témoignage, elle montre combien il demeure impossible d’assumer son orientation sexuelle ou son identité de genre dans plusieurs pays. Comme le rappelle le communiqué de presse, l’homosexualité est pénalisée dans 71 états, dans huit d’entre eux, elle est passible de la peine de mort.