Moix chez Ruquier, Ramadan chez Bourdin... Pourquoi les émissions continuent-elles d’inviter des personnalités décriées ?

PERSONAE NON GRATAE Yann Moix a été invité dans « On n’est pas couché » tandis que Tariq Ramadan a parlé de son prochain livre chez Jean-Jacques Bourdin

L.B.

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Yann Moix invité par Laurent Ruquier dans «On n'est pas couché» après l'exhumation de textes antisémites fin août 2019.
Yann Moix invité par Laurent Ruquier dans «On n'est pas couché» après l'exhumation de textes antisémites fin août 2019. — CAPTURE TWITTER
  • Yann Moix a enchaîné les polémiques depuis la promotion de son nouveau roman Orléans : une dispute familiale et l’exhumation de dessins antisémites et de textes négationnistes écrits dans sa jeunesse.
  • Depuis son passage dans On n’est pas couché, rien ne va plus entre Laurent Ruquier et France 2, selon des informations du JDD.
  • Vendredi, Tariq Ramadan, mis en examen pour viol, a été reçu par Jean-Jacques Bourdin, créant également une polémique. La télévision est-elle complètement déconnectée de son public ?

Le « coup médiatique » tourne mal pour Laurent Ruquier. Selon des informations du JDD dimanche, le présentateur d’On n’est pas couché pourrait quitter France 2 pour rejoindre M6. S’il a démenti ces informations, un cadre dirigeant de France Télévisions aurait confié à l’hebdomadaire ne pas avoir beaucoup apprécié « l’extraordinaire complaisance » avec laquelle Yann Moix a été interrogé par l’équipe du talk-show.

A l’occasion de la sortie de son livre Devoir de vérité, Tariq Ramadan, mis en examen pour deux viols en France qu’il réfute, a de son côté offert ses premières déclarations depuis sa sortie de prison à Jean-Jacques Bourdin sur RMC/BFMTV. Deux intervenants particulièrement décriés pour deux polémiques en bonne et due forme. Yann Moix, Tariq Ramadan et même Eric Zemmour dont les idées sont relayées par la plupart des médias, sont-ils des invités comme les autres ? Pourquoi les émissions de télévision continuent-elles d’inviter ces personnages pas très fréquentables ?

Faire le buzz

Pour le « coup médiatique », pardi. « Ils (ONPC) n’ont pas résisté à l’éventuel buzz que cette invitation allait pouvoir provoquer, qui n’a pas été énorme en termes d’audiences ( 878.000 téléspectateurs, selon Médiamétrie), ils ont été vus partout ensuite en replay et en vidéo, pointe Virginie Spies, maître de conférences à l’Université d’Avignon et sémiologue. L’idée, c’est de faire parler de soi, de dire aux gens que la rentrée est là ». Quand Jean-Jacques Bourdin fait venir Tariq Ramadan, l’objectif est le même : faire le buzz. Et ça marche. Depuis son intervention, les articles et les chroniques pleuvent.

Mais la comparaison entre les deux invités s’arrête là. Pour Laurence Leveneur, maître de conférences à l’université Toulouse 1 Capitole et sémiologue, « Yann Moix n’avait pas le choix de répondre à la polémique, elle portait aussi atteinte à l’image de l’émission, alors qu’inviter Tariq Ramadan est un choix éditorial qui répond surtout à du sensationnalisme ». Jean-Jacques Bourdin a pourtant tenté de s’expliquer en prélude de cette interview. « Il y a dix jours, vous m’avez sollicité me demandant si j’accepterais de vous recevoir. J’ai hésité… Quelques heures avant de vous proposer ce vendredi 6 septembre. Pourquoi ? Parce que vous êtes présumé innocent. Votre culpabilité n’a pas été légalement démontrée », a-t-il insisté.

Les chaînes aujourd’hui pensent leurs émissions par découpage : une petite phrase polémique découpée, relayée sur les réseaux sociaux et décortiquée par les médias. « Eric Zemmour, Yann Moix ou Tariq Ramadan ne sont pas des personnages policés, les chaînes savent qu’ils vont susciter la polémique », explique Laurence Leveneur. Gérard Noiriel, historien et directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), ne dit pas autre chose dans une interview au Monde à l’occasion de la sortie de son livre Le Venin dans la plume. Edouard Drumont, Eric Zemmour et la part sombre de la République. « Les journalistes d’aujourd’hui qui relayent complaisamment les obsessions zemmouriennes ne les partagent pas toujours, mais comme c’est bon pour l’Audimat, ils les diffusent eux aussi sans état d’âme »

De l’audience des « merdias »

Il faut toutefois noter qu’à l’origine la venue de Yann Moix dans On n’est pas couché ne devait pas faire de vagues. Laurent Ruquier l’avait programmé dès le mois de juin pour coller à la sortie de son roman, bien avant que les textes antisémites ont été exhumés par L’Express. L’animateur n’a simplement pas souhaité le déprogrammer quand les dessins à caractère antisémite et les textes négationnistes publiés lorsqu’il avait 21 ans ont été révélés.

La séquence promotionnelle reste un sans-faute, surtout pour l’ex-polémiste. Orléans, le dernier roman signé Moix, a été réimprimé à 15.000 exemplaires par Grasset une semaine après sa sortie, portée par la polémique familiale (l’homme a un certain talent en matière de scandale). Mais pour les chaînes, faire de l’audience coûte que coûte « est une vue à court terme, parce qu’on en arrive à une détestation du public envers les médias qu’ils appellent les "merdias" et qu’ils imaginent tous corrompus, poursuit Virginie Spies. Pourquoi Zemmour est toujours à la télé ? Parce qu’il fait de la polémique, justement ». Et ça contribue très largement à une mauvaise image des médias généralistes et grand public.

Le problème de la censure

A l’inverse, ne plus inviter ces personnages pourrait être perçu comme une forme de censure. Les chaînes sont un peu coincées. « Elles s’exposent au risque que ces personnalités, suivies par de grosses communautés, se servent de cette censure pour engranger encore plus de polémiques », estime Laurence Leveneur. Et ces émissions ont l’avantage d’organiser la contradiction. La plupart du temps… « Dans l’émission de Laurent Ruquier, il a manqué un contradicteur extérieur. L’animateur est trop proche de Moix, il ne pouvait pas être dans l’attaque », observe-t-elle. Il avait le choix entre transformer son émission en tribunal ou de proposer une interview complaisante. Et il n’a pas souhaité « le flinguer », comme il le dit lui-même à 20 Minutes.

Les talks à l’ancienne - On n’est pas couché, feu Les Terriens…- sont à la recherche de coups et de buzz, c’est dans leur ADN. La grande question pour Virginie Spies, c’est surtout « pourquoi l’émission On n’est pas couché est-elle toujours à l’antenne ? » Il n’y a plus de talks à cette tranche horaire, leurs audiences sont faibles et ils sont critiqués. Aujourd’hui, il en existe de très bons qui ne versent pas dans les polémiques, comme Clique TV. Le monde cathodique de demain sera-t-il dispensé de scandale ? On peut toujours rêver.