Laurent Ruquier : « Qu’est-ce qu’il fallait faire ? Flinguer Yann Moix sur le plateau ? »

INTERVIEW Pour « 20 Minutes », Laurent Ruquier revient sur le passage de Yann Moix dans « ONPC » et évoque son agacement face aux réactions sur Twitter

Propos recueillis par Fabien Randanne

— 

L'animateur Laurent Ruquier.
L'animateur Laurent Ruquier. — GUYON Nathalie
  • Laurent Ruquier a lancé la quatorzième saison de son talk-show, « On n’est pas couché », samedi sur France 2.
  • Yann Moix était l’un des invités de cette première. « Ce qu’il a fait est honteux mais ce qu’il se passe autour de lui est honteux aussi », affirme Laurent Ruquier à « 20 Minutes ».
  • « J’ai toujours fait des émissions où on essaie de dire les choses sans langue de bois. Sauf qu’aujourd’hui ça prend des proportions énormes. C’est devenu très difficile », déplore l’animateur.

La rentrée de Laurent Ruquier​ n’a pas été des plus sereines. Pour son retour, samedi, aux commandes d’On n’est pas couché, sur France 2, l’animateur a dû composer avec l’affaire Yann Moix. Le passage promo de l’ancien chroniqueur – censé venir défendre son dernier roman, Orléans – s’est mué en acte de contrition de l’auteur ayant collaboré à une publication antisémite dans sa jeunesse. La reprise s’est donc effectuée sous le signe de la gravité. « On aurait voulu que ce soit plus calme, mais c’est la vie », glisse Laurent Ruquier, que 20 Minutes a rencontré ce mardi midi, lors d’un entretien franc et toujours courtois.

Comment avez-vous vécu cette émission de rentrée ?

Mal. Parce que, franchement, je voulais redémarrer une saison tranquille. On avait programmé ce livre [Orléans] au mois de juin, on ne pouvait pas imaginer qu’il y aurait une telle polémique. Donc voilà, on fait avec. Mais c’est derrière moi, maintenant. Je laisse les autres commenter.

D’après « Le Monde », France Télévisions n’était pas favorable au maintien de Yann Moix dans la liste des invités…

[Il coupe] Je n’en sais rien. Alors vraiment, on écrit tout et n’importe quoi. Je n’ai pas à commenter, chacun raconte ce qu’il veut [il rit].

Il vous semblait important que Yann Moix soit maintenu et puisse s’expliquer ?

Il était prévu qu’il soit invité chez François Busnel dans La Grande Librairie, ça, ça ne choque personne.

Yann Moix était chroniqueur dans « On n’est pas couché »…

Justement. Il n’y a pas de tricherie. Ce n’est pas comme si on avançait camouflés. C’est très honnête de dire qu’on avait prévu de l’inviter. En plus, je le précise, c’est un ami, c’est quelqu’un que je connais, donc ce n’est pas comme si… Il y a tellement dans ce métier de connivences, de complaisances qui sont clandestines. On sait très bien que Yann Moix a été pendant trois ans dans l’émission. Qui l’ignore ? Personne.

Comme vous le dites, il y a entre vous un lien d’amitié, ou du moins, de sympathie…

Et alors, qu’est-ce qu’il fallait faire ? Le flinguer sur le plateau ? Qu’est-ce que veulent les gens ? Qu’il se suicide ? C’est honteux, ce qu’il se passe, voilà ce que je vais vous dire. Ce qu’il a fait est honteux mais ce qu’il se passe autour de lui est honteux aussi. Et je suis fier d’aider quelqu’un à éviter le suicide, si c’est ça la réponse aux questions que vous me posez. Qu’on cesse, à un moment donné ! Cela ne devient plus possible, ce métier. Cela devient une folie ce qu’on vit, avec les réseaux sociaux, les journalistes qui sautent sur tout… Ça devient terrible. Ça va, il s’est expliqué. Stop !

Mais vous comprenez que cela suscite de l’émotion…

[Il coupe] Non. Non, je ne le comprends pas. Ça y est, on l’a dit. Avant l’émission, pendant huit jours, il en a pris plein la gueule. On a posé les questions [dans On n’est pas couché]. Stop. Stop ! Laissez-le, maintenant. Lais-sez-le !

Vous avez vu Yann Moix avant le début de l’enregistrement vendredi ? Que lui avez-vous dit ?

Rien, je ne l’ai pas vu avant.

Et après, vous avez discuté ?

C’est quelqu’un qui va mal, forcément. C’était criant de vérité, qu’il avait mal, quand même. Donc stop, arrêtez ! Je crois qu’à un moment donné, le lynchage, c’est vraiment honteux, c’est tout.

Quel regard portez-vous sur cette première émission ? Vous êtes satisfait du résultat ?

Il y a des choses à améliorer, mais c’est une émission qu’on ne peut pas juger parce qu’elle était justement atypique. Franchement, si j’avais pu éviter… [il sourit] C’est tombé sur nous… Et puis, les journalistes me font rire, ils sont tous là à commenter mais la seule chose qu’ils auraient voulue, c’est avoir Yann Moix sur leur plateau ! Il était programmé chez nous, c’est comme ça. Il était programmé chez François Busnel, ça n’a l’air de gêner personne. C’est Yann Moix qui a décidé d’annuler sa promo, mais ce n’est pas Busnel qui l’a déprogrammé. Donc ça va, stop. J’ai fini, je ne réponds plus à d’autres questions là-dessus. [Il sourit]

Sur cette première, Frédéric Beigbeder avait été invité à intervenir, avant de décommander au dernier moment…

Stop ! C’est fini, je vous ai dit. Vous vous rendez compte que les questions que vous posez, ça n’a aucun intérêt ? Aucun ! Mais aucun ! Qu’est-ce qu’on s’en fiche de savoir ça… Mais vous ne vous rendez pas compte, on est chez les fous. Vous êtes devenus fous, tous ! Mais vraiment, je vous le dis. Quel intérêt ça a ?

Beigbeder est sociétaire des « Grosses Têtes »…

Non, il a fait une émission, ça ne s’appelle pas être sociétaire.

Mais il reviendra ?

On n’en sait rien, il a fait une émission hier [lundi] soir, mais voilà. Vous voyez, je suis obligé moi aussi de reprendre vos mots. Il a fait une émission avec moi, Frédéric Beigbeder, ce n’est pas être sociétaire.

Revenons donc à cette première de samedi. Le fait qu’il n’y ait plus de chroniqueur attitré, c’était la meilleure décision à prendre ?

Pour l’instant, oui, parce qu’on voit bien qu’aujourd’hui, il est très compliqué d’avoir des gens qui viennent, qui vont rester sur l’année et vont devenir des cibles parfaites parce qu’on espère pouvoir les tailler sur ce qu’ils ont dit ou fait. Là, au moins, je serai tranquille parce que ceux que j’aurai, on ne les reverra pas la semaine d’après.

Si l’on met à part la séquence avec Yann Moix, il y avait beaucoup de bienveillance envers les autres invités…

Mais qu’est ce que vous voulez, les journalistes ? Quand on est malveillants, vous n’êtes pas contents, et quand on est bienveillants, vous n’êtes pas contents non plus. Que voulez-vous qu’on fasse ? Dites-moi ? Faites l’émission à ma place !

Je n’ai pas à me prononcer là-dessus…

Reconnaissez ça : quand on fait des émissions où quelqu’un va dire « tel film, ceci cela », on nous fait chier. Et quand on dit que c’est bien, on nous fait chier. Selon le journaliste du Parisien qui est venu à l’enregistrement, il aurait fallu que je dise que Les Hirondelles de Kaboul [que Zabou Breitman était venu promouvoir] n’était pas un bon film [le confrère se demandait dans son article si Laurent Ruquier s’était « druckerisé »]. Mais c’est un bon film ! Je ne vais pas me forcer à dire le contraire ! J’ai la chance de ne pas faire une quotidienne à la télévision et de pouvoir choisir la programmation. Les invités qui viennent sont des invités que j’ai choisis. Quand je prends un film, c’est que je l’ai sélectionné, que j’en ai vu d’autres que je n’ai pas aimés.

Il y a une volonté d’être prescripteur, donc ?

Oui, comme avec le chanteur Antoine Elie, c’est ça le propos de l’émission. Quand quelqu’un écrit que je me serais « druckérisé », c’est assez fou parce que quand on dit du mal, c’est pas bien, mais quand on dit du bien, c’est pas bien non plus. Je ne sais pas où est la solution.

Sans porter de jugement sur ce qui est bien ou pas bien, le fait est que, lors des saisons précédentes, il pouvait y avoir des critiques parfois virulentes formulées envers certaines œuvres en plateau…

Et on nous le reprochait. Et maintenant qu’il n’y en a plus, on nous le reproche.

Mais est-ce que c’est une volonté de dire désormais « tirons les téléspectateurs vers le haut » ?

C’était déjà le cas, j’ai l’impression que depuis treize ans [à la présentation d’On n’est pas couché] je tire les spectateurs vers le haut.

Je ne dis pas non plus que vous les tirez vers le bas, mais qu’il y a peut-être une volonté d’être dans quelque chose de positif ?

Je suis beaucoup plus positif que la plupart des journalistes et critiques qui commentent. [Il éclate de rire]

Donc quand vous invitez Antoine Elie, qui a été l’un de vos coups de cœur musicaux, et que son passage dans l’émission a un effet sur ses ventes de disques, le but est atteint.

Absolument. Pareil pour le livre de Lionel Duroy [Nous étions nés pour être heureux]. Je suis fier de ça. Mais ça fait des années que ça dure, que l’émission est très prescriptrice, et tant mieux, et elle le sera encore longtemps, je le pense.

Vous n’éprouvez pas de lassitude avec « On n’est pas couché » ?

Pas du tout. Moins en tout cas que les journalistes, manifestement. [Il sourit]

Je ne sais pas si vous m’incluez parmi ces journalistes…

Ben oui ! [il éclate de rire]

… Je n’éprouve pas de lassitude. Mais je me demandais, puisque vous avez décidé de la remanier, s’il n’était pas plus simple de changer le titre de l’émission et de repartir sur une page blanche.

C’est encore pire aujourd’hui de démarrer une émission. Franchement, je ne le souhaite à personne, vu l’état du métier. Franchement, je vous le dis sérieusement. On voit bien que Twitter est devenu l’AFP [agence France-Presse]… Ou alors, il ne faut faire que des émissions lisses. Et encore, on vous le reprochera aussi.

Faire réagir sur Twitter, susciter des réactions, c’est aussi ce qui fait fonctionner un talk-show.

Oh non, je vous rassure. Le talk-show fonctionnait il y a treize ans et il n’y avait pas Twitter.

Vous ne pensez pas que les téléspectateurs sont aussi aux aguets du dérapage, du petit moment de tension dans l’émission ?

Hélas ! Mais c’est pas le but.

Je ne dis pas que vous créez ces moments de tension, mais n’avez-vous pas la volonté, pour contrecarrer ce que vous déplorez au sujet de Twitter, de ne pas donner du grain à moudre aux réseaux sociaux ?

On ne le pourra pas. Ils en trouveront toujours. Twitter et les journalistes trouveront un autre os à ronger dans les semaines qui viennent. C’est comme ça, c’est chacun son tour.

Et là, après cette première, avec la séquence de Yann Moix, vous ne vous dites pas que, peu importe ce qu’il peut se passer cette saison, le plus dur est passé ?

Ce n’est pas le plus dur. Vous savez, le plus dur, ce n’est pas pour moi, c’est pour lui. J’ai l’impression d’avoir posé les questions qu’il fallait. Après, on peut me reprocher de ne pas être allé dans le détail… Mais enfin, on n’est pas un tribunal. Je pense que ce n’était pas simple de démarrer cette saison comme ça, ça se passera mieux les prochaines semaines…

Vous vous sentez injustement jugé par une partie des téléspectateurs, de la presse ?

Non, les téléspectateurs me jugent très bien. Quand je suis dans la rue, ils me félicitent, ils me disent que c’est une des rares émissions qu’ils regardent.

Ils vous parlent plus d'« On n’est pas couché » que des « Enfants de la télé » ou des « Grosses têtes » ?

Absolument. « Les Grosses Têtes » [diffusée sur RTL], c’est autre chose, c’est une institution, c’est l’après-midi, elle est écoutée par beaucoup de chauffeurs de taxi… Quand les gens me parlent dans la rue, c’est d’« On n’est pas couché ».

« Les Grosses Têtes » et « Les Enfants de la télé », c’est une manière de trouver une respiration à côté du plus sérieux « On n’est pas couché » ?

J’ai toujours fait les deux. C’est l’époque qui a changé. J’ai toujours fait des émissions où les gens donnaient leur avis, sur France Inter ou dans « On a tout essayé » sur France 2. Salman Rushdie était reparti mécontent parce que Christine Bravo lui avait dit qu’il y avait trop d’adverbes dans ses livres et ainsi de suite. [Il sourit] J’ai toujours fait ça, des émissions où on essaie de dire les choses sans langue de bois. Sauf qu’aujourd’hui ça prend des proportions énormes. C’est devenu très difficile. On est sous la pression des lobbies, des mouvements associatifs, des fascistes qui s’expriment sur les réseaux sociaux – ils sont nombreux – et qui ne sont pas représentatifs. Seule la presse pense que Twitter est représentatif de l’ensemble la société.

Mais parmi toutes ces voix qui peuvent être critiques, mordantes ou acerbes, vous n’avez jamais rien retiré qui soit pertinent ?

Rarement. Je n’ai pas besoin de Twitter pour faire une analyse de ça. Et puis, si on écoute Twitter, parfois je suis antisémite, parfois je suis pro-Israël, parfois je suis contre La France insoumise, la semaine d’après, je suis pro-Macron, la suivante, je suis de gauche. Pour d’autres, je suis raciste, même. Parfois je suis « un sale PD », parfois je suis anti-homos. C’est ça, Twitter. C’est ça l’analyse ?

En parlant d’homophobie, quel regard portez-vous, en tant qu’amateur de football, sur le débat concernant les chants et banderoles homophobes ?

Je souhaite évidemment que cela n’existe plus. Mais je ne pense pas qu’on utilise la bonne méthode. Je les regarde, les matchs de foot, et quand je suis devant mon poste, parfois, je ne me rends pas compte qu’il y a des chants homophobes. Les banderoles, on ne les voit pas, il n’y a que les gens dans le stade qui les voient. Si les matchs n’avaient pas été arrêtés, il y aurait eu moins de monde qui aurait entendu ou vu cette banderole homophobe. Je pense qu’il faut du dialogue pour que ça disparaisse. Essentiellement pour les gens qui amènent leurs enfants au stade, pour ne pas qu’ils soient habitués à ce genre de propos. Mais [arrêter un match], je ne pense pas que ce soit la bonne façon, parce que là, ça exacerbe les choses, la preuve, depuis quinze jours ou trois semaines, il y en a plus qu’avant.