Pourquoi les grandes sagas de l’été ont-elles disparu de nos écrans?

MYSTERE Malgré des audiences au top dans les années 2000, elles brillent paradoxalement par leur absence depuis plusieurs saisons. Question de coûts et d’attentes du public

Marie-Laëtitia Sibille
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Ingrid Chauvin dans « Dolmen » en 2005.
Ingrid Chauvin dans « Dolmen » en 2005. — CAUVIN JULIEN/TF1/SIPA
  • Malgré les excellentes audiences qu’elles ont connues jadis, les sagas de l’été, victimes des budgets plus restreints des chaînes, sont absentes des grilles des programmes durant la saison estivale.
  • Les téléspectateurs leur préfèrent les intrigues plus élaborées et modernes des séries américaines.
  • Leurs codes ont aussi été déplacés dans d’autres types de programmes, avec d’autres horaires.

Il y avait  Les Cœurs brûlés (1992) avec Mireille Darc, et sa suite, Les Yeux d’Hélène (1994). Le Château des oliviers (1993), ou le combat d’Estelle Laborie (Brigitte Fossey) pour sauver la demeure familiale menacée d’être engloutie sous les eaux d’un lac artificiel. Zodiaque (2004), avec Claire Keim et Francis Huster, et ses assassinats sur fond d’astrologie. Quand le soleil se couchait, des millions de spectateurs étaient fidèles aux rendez-vous télévisuels de leurs soirées estivales. Il fut un temps où les sagas françaises constituaient une valeur sûre pour les grandes chaînes. En 2005, la série Dolmen, diffusée sur TF1 avec Ingrid Chauvin et Bruno Madinier, atteignait les 13 millions de téléspectateurs pour la diffusion du dernier épisode. Cette performance colossale avait permis au feuilleton d’être le deuxième programme de télévision le plus regardé de l’année 2005, toutes chaînes confondues.

« Ces grandes séries fonctionnaient sur des récits attendus. Les intrigues de ces “crèmes brûlées”, comme je les appelle, étaient assez simplistes », estime François Jost, sociologue des médias. « La saga d’été est un genre à part entière avec ses propres codes et ingrédients, détaille Nicolas Svetchine, journaliste sur FrenchCineTV.com. Il s’agit souvent de deux clans rivaux qui s’affrontent, d’une histoire d’amour contrariée et des secrets de famille qui viennent se greffer au scénario. Si elle est plutôt à l’origine une minisérie familiale, au fur et à mesure des années, des éléments mythologiques ou fantastiques font leur apparition et le genre bascule parfois vers le polar. » Un grand secret, une passion amoureuse, un peu d’histoire de France et une belle région, le public n’en demandait pas plus.

Le projet de Dolmen II avorté

Pourquoi ces grandes fresques qui envahissaient nos écrans se sont-elles essoufflées ? Pour une question de coût, déjà. Parfois considérable et au rendement aléatoire. « TF1 a eu des expériences malheureuses », se souvient François Jost. La chaîne a ainsi perdu plus de 4 millions de téléspectateurs en trois ans, entre Zodiaque (10 millions de passionnés) et Mystère (6 millions en 2007). « Face à cet échec, TF1 décide de ne pas reconduire de nouvelles sagas les étés suivants, et le projet Dolmen II, pourtant bien avancé, restera finalement sans suite (certainement après le succès en demi-teinte du Maître du Zodiaque, la suite de la saga Zodiaque) », rappelle Nicolas Svetchine.

Sans compter l’arrivée en France de la TNT en 2005, puis de Netflix. La plateforme propose des séries à l’intrigue plus complexe. « Les grandes familles riches des sagas ne sont plus de notre époque, les téléspectateurs veulent pouvoir s’identifier plus facilement », poursuit François Jost. Si les fictions à tendance un peu mélo ne sont plus suffisantes pour tenir en haleine un public avide de sensations fortes, certains codes des sagas d’été se sont retrouvés dans d’autres séries ou miniséries comme Le Silence de l’épervier (sur France 2 en 2008), Jeu de dames (France 3, 2012) ou Le Clan des Lanzac (France 3, 2013), même si elles n’ont jamais été diffusées durant l’été. « Des séries récentes (plus au moins réussies…), comme La Vengeance aux yeux clairs par exemple (qui marque d’ailleurs le retour de TF1 dans le genre de la saga familiale), reprennent presque tous les codes et ingrédients des sagas d’été et pourtant ne sont plus diffusées à une période estivale », confirme Nicolas Svetchine.

Un passage en access prime time avec Demain nous appartient

Bien moins coûteuses que les sagas, les séries américaines ont ainsi pris le dessus. En 2005, TF1 avait déboursé 15 millions d’euros en coûts de production pour Dolmen. Alors qu’avec un épisode de Dr House, la chaîne pouvait gagner jusqu’à 6,9 millions d’euros net, selon Capital.fr. Depuis 2008, les sagas de l’été se font donc plus rares, n’arrivant pas à s’imposer face à Cold Case ou Les Experts. En 2009, M6 persiste toutefois et parie sur Eternelle, avec Claire Keim, déjà bien connue du grand public pour son rôle d’Esther Delaitre dans Zodiaque et Le Maître du Zodiaque. « A la suite des audiences moyennement satisfaisantes et un coût de production élevé, M6 ne reconduira plus de sagas estivales les étés suivants, tout comme TF1 et France 2 », explique Nicolas Svetchine.

Les séries françaises, elles, trouvent désormais leur place en access prime time. Demain nous appartient répond ainsi au désir de feuilleton quotidien du public sur TF1, comme Un si grand soleil sur France 2 et, bien sûr, Plus belle la vie sur France 3. « On y retrouve des récits du même genre que les anciennes sagas, ça parle famille, profession, avec plein de rebondissements. Mais ce n’est plus sur la tranche horaire qui fédérait les téléspectateurs en famille », conclut François Jost. Et avec Plus belle la vie, diffusée depuis quinze ans, et les audiences majuscules de Demain nous appartient, le genre n’est plus près de s’essouffler.