Fin de «The Big Bang Theory»: Pourquoi la sitcom «à l'ancienne» est loin d'être morte

SERIES Elles sont régulièrement moquées mais ces comédies avec rires enregistrés peuvent rapporter (très) gros

Philippe Berry

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Jim Parsons et Mayim Bialik dans la saison 11 de «The Big Bang Theory», avec Mark Hamill en guest.
Jim Parsons et Mayim Bialik dans la saison 11 de «The Big Bang Theory», avec Mark Hamill en guest. — CBS

The Big Bang Theory a tiré sa révérence aux Etats-Unis, jeudi soir, après 12 saisons et 279 épisodes. Il y a eu des rires et des larmes mais la bande à Sheldon n’a pas explosé les audiences : 18 millions, c’est loin des 50 millions de Friends ou des 75 millions de Seinfeld (mais tout ça était avant Netflix et l’ère du on demand). Alors qu’aucune comédie ne se pose en successeur naturel, et qu’il n’y a pas eu de carton similaire depuis plusieurs années, la question revient avec insistance : est-ce la fin de la sitcom, avec ses décors cheap et ses rires enregistrés has-been ?

« Non », répond John Vorhaus, auteur du guide d’écriture The Comic Toolbox. « Le succès des sitcoms a toujours été cyclique », rappelle-t-il. Leur mort était déjà évoquée au début des années 80, puis Cheers et le Cosby Show sont arrivées, suivies de Mariés, deux enfants et Roseanne. Après l’âge d’or des années 90 (Seinfeld, Frasier, Friends), le genre a été éclipsé par des comédies single caméra qui ont mis les rires enregistrés au placard (The Office, 30 Rock, Arrested Development, Scrubs). Mais la chaîne CBS est restée fidèle au format ancestral dérivé des premières sitcoms radio des années 1920, avec Two and a Half Men, How I Met your Mother et The Big Bang Theory.

Des franchises de plusieurs milliards de dollars

Aux Etats-Unis, Big Bang Theory n’a jamais été une série cool. Les critiques l’ont raillée, les Emmys souvent snobée – à l’exception de Jim Parsons – et elle était plus populaire chez les retraités du Midwest que chez les New-Yorkais et les millenials. Mais la sitcom de Chuck Lorre et Bill Prady a été un monstre d’audience, flirtant avec les 20 millions de téléspectacteurs de moyenne entre ses saisons 6 et 10.

Cette semaine, les networks (les chaînes gratuites ABC, CBS, FOX, NBC et CW) ont présenté leurs grilles de rentrée aux annonceurs, afin de se partager un marché annuel de la publicité en prime time de 10 milliards de dollars. Au programme, une cinquantaine de nouvelles séries, dont six sitcoms old-school : une pour NBC, FOX et ABC, et trois pour CBS, dont Bob Hearts Abishola, une nouvelle production de Chuck Lorre.

Ces dernières années, les networks ont tenté le coup du revival, avec les retours de Roseanne/The Conners et de Will & Grace. Et des sitcoms comme Mom et Last Man Standing vont entamer leur 7e et 8e saison. Même Netflix s’y est mis avec ses productions maison The Farm, avec Ashton Kutcher, No Good Nick et l’excellente One Day at a Time.

Pourquoi continuer de recycler une formule datée qui n’a presque pas évolué depuis les années 50 ? Car ça ne coûte pas cher et ça peut rapporter gros. 80 % des sitcoms seront annulées dans les deux ans, mais les rares succès peuvent devenir des franchises de plusieurs milliards de dollars. La raison : la magie de la rediffusion.

Chaque star de Friends touche 20 millions de dollars de royalties par an

Friends s’est terminée il y a 15 ans, mais selon USA Today, la série rapporte encore à Warner Bros un milliard de dollars par an en droits de syndication (rediffusion). Chacun des six acteurs touche 2 % de ces royalties, soit 20 millions de dollars par an. Jerry Seinfeld ou Ray Romano (Everybody Loves Raymond) sont encore parmi les stars les mieux payées de la télévision sans y jouer ou presque.

Les détails financiers de Big Bang Theory ne sont pas encore connus, mais Jim Parsons, Kaley Cuoco et Johnny Galecki posséderaient, selon Metro UK, 1 % des droits de syndication. Ils devraient donc continuer de gagner plusieurs millions de dollars par an. Pas mal pour des acteurs qui ont commencé à 60.000 dollars par épisode.

« Un espace partagé avec le téléspectateur »

Avec plus de 500 séries diffusées en 2018 aux Etats-Unis, le marché s’est fragmenté et les audiences en direct ont plongé. Mais aujourd’hui, une sitcom n’a pas forcément besoin de durer 10 saisons pour être un succèsfinancier. « Même avec trois ou quatre saisons, un contrat avec Netflix peut rapporter gros », précise John Vorhaus. Netflix n'a d'ailleurs pas hésité à sortir un chèque de 100 millions de dollars pour conserver Friends rien que pour l'année 2019.

Le genre peut-il continuer sous cette forme ? Ses détracteurs critiquent le look générique des sitcoms multicam filmées par plusieurs caméras en même temps (un concept qu’on doit notamment à Karl Freund, directeur photo de Fritz Lang sur Metropolis, qui a popularisé cette technique qui permet de gagner du temps sur I Love Lucy comme le rappelle Vox). Et les rires enregistrés sont souvent insupportables, sauf quand les séries sont filmées devant une audience. Mais pour le critique Robert Lloyd, du Los Angeles Times, la sitcom tient du théâtre, et avec ses codes, elle « crée un espace partagé avec le téléspectateur ». Le rideau n’est pas près de tomber.