«Il y avait de l’alcool à volonté dans les loges», Thierry Ardisson revient sur les 20 ans de «Tout le monde en parle»

INTERVIEW Thierry Ardisson est revenu sur les années « Tout le monde en parle » pour « 20 Minutes » à l’occasion du vingtième anniversaire de l’émission, célébré ce samedi sur C8

Propos recueillis par Claire Barrois et Fabien Randanne

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Thierry Ardisson fête les vingt ans de «Tout le monde en parle», son émission culte.
Thierry Ardisson fête les vingt ans de «Tout le monde en parle», son émission culte. — Maxime Bruno / C8
  • Ce samedi à 21h10, C8 diffuse un documentaire pour les 20 ans de Tout le monde en parle.
  • Thierry Ardisson, l’inventeur et le visage de ce concept qui a marqué son époque, y est mis à l’honneur.
  • 20 Minutes lui a demandé de revenir sur les grands moments de sa carrière.

Ce samedi à 21h10, C8 met l’un de ses animateurs phares, Thierry Ardisson, en lumière dans un documentaire. Celui que l’on retrouve tous les week-ends à la tête des Terriens est cette fois célébré pour les 20 ans de l’une de ses émissions phare : Tout le monde en parle. Pour l’occasion, 20 Minutes a évoqué les grandes heures de l’émission (et ses aspects moins fameux) avec lui.

Tout le monde en parle, est-elle l’émission dont vous êtes le plus fier ?

C’est celle qui a eu le plus de succès. Ça n’est pas obligatoirement celle dont je suis le plus fier en termes de concept. Je trouve, par exemple, que Paris Dernière, l’idée de se promener la nuit dans Paris en caméra subjective, c’est plus créatif. Mettre des gens autour d’une table, ça n’est pas un concept extraordinaire. Comme je le dis souvent, ce qui était fort, c’était de mélanger une pute et un archevêque. L’autre difficulté, c’était de faire venir des invités qui savaient qu’ils allaient se faire allumer.

C’est l’émission la plus culte ?

Oui. La preuve, c’est que souvent le samedi soir j’étais au restaurant, et je voyais des gens partir pour voir mon émission. C’était quand même dingue, c’était un phénomène de société. C’était la place du village, l’agora, le forum. On est allés jusqu’à 2 millions de téléspectateurs, 32 % de parts de marché, ce sont des scores qui font rêver ! Aujourd’hui, Laurent Ruquier rassemble 800.000 téléspectateurs, nous, on est à 850-900.000…

Serait-il envisageable de refaire une émission comme celle-ci aujourd’hui ?

Il y a deux choses qui ne sont plus possibles : Avoir ces invités-là et avoir cette liberté d’expression. Aujourd’hui, un acteur de cinéma français fera un journal télévisé, un petit tour chez Delahousse, le dimanche soir pour sa promo. A l’époque, la télé était à la mode. Et puis, on ne peut plus dire ce qu’on pouvait dire. Et encore, dans Les Terriens, je vais loin, je m’en fous, mais on est très souvent emmerdés sur les réseaux sociaux ou par des signalements au CSA…

Dans le documentaire diffusé samedi soir sur C8, Michèle Cotta dit que c’était une émission « macho »…

C’est pas faux. J’étais plus macho, mais j’ai beaucoup changé depuis que je suis avec Audrey [Crespo-Mara, son épouse, depuis 2014]. Elle m’a guéri de ça, elle m’a interdit les vannes sexistes ! L’émission était un peu macho bien sûr, mais c’était l’époque aussi. Ça a commencé en 1998, ça s’est terminé en 2006. Depuis, il y a eu une prise de conscience qui est tout à fait souhaitable. Je ne me force pas à être moins macho, ça me semble naturel, mais à l’époque non.

Aujourd’hui, en deuxième partie de soirée le samedi soir, c’est Laurent Ruquier. Est-ce que selon vous On n’est pas couché est plus dans l’air du temps ?

Laurent Ruquier et Catherine Barma ont inventé un truc avec On n’est pas couché : les deux chroniqueurs qui dézinguent tout ce qui bouge. Moi, ça n’a jamais été ma façon de faire. Mon deal avec les invités, c’est de dire : « Tu as fait un film, un livre ou un disque, tu viens chez moi, je te le vends (si j’aime, je le dis, si je n’aime pas, je ne dis rien, parce que le mec a passé trois ans à faire un film, c’est un peu dur de dire : "C’est un tas de boue") et pendant le temps qui reste, tu me laisses jouer avec toi. »

ONPC a inventé un truc incroyable, c’est-à-dire que les gens viennent pour se faire massacrer. Ça a fonctionné pendant des années, surtout quand il y avait Zemmour et Naulleau, maintenant un peu moins. Mon émission était beaucoup plus festive, beaucoup plus marrante, beaucoup plus déconneuse, beaucoup plus joyeuse. Moins politique, aussi. Ils commencent toujours par un invité politique pendant une plombe, moi j’aime bien les politiques, mais pas à ce point-là ! Donc nos émissions sont radicalement différentes.

Vous dîtes qu’à l’époque vous n’hésitiez pas à faire boire vos invités, c’est encore possible aujourd’hui ?

On tournait le jeudi soir, aujourd’hui, c’est à trois heures de l’après-midi, donc bon… Il y avait de l’alcool à volonté dans les loges, et évidemment, quand vous attendez une heure ou deux pour passer, vous buvez un coup et au bout d’un moment vous êtes torché. Donc, on ne faisait rien contre, on ne les a jamais forcés à boire, mais c’est vrai que des fois quand ils demandaient de l’eau, on leur servait de la vodka.

L’époque était comme ça aussi. C’est vrai que l’époque d’aujourd’hui est plus tendue, c’est une époque de souffrances, de misères, on ne peut pas ne pas en tenir compte. Le mood est différent.

Dans Tout le monde en parle, les hommes politiques venaient en présence aussi bien d’une star du porno que d’un comique. Et puis, un jour, je me suis rendu compte que les politiques ne voulaient plus croiser les artistes, que les artistes ne voulaient plus croiser les politiques. Donc, j’ai changé le truc, il n’y a plus de rencontre type Gorbatchev et Jamel, des moments absolument surréalistes, improbables.

Certaines de vos interviews se sont mal terminées…

Moi, je dis tout le temps : « Un bon intervieweur, c’est quelqu’un qui, quand il était petit, aimait bien arracher les ailes des mouches. » Il faut être un peu sadique. Si vous êtes trop sympa, ça ne marche pas. Il faut avoir envie de titiller, il faut avoir envie de faire mal, d’appuyer là où ça ne fait pas du bien, sinon ça ne sert à rien de faire ce job. Et moi, c’est vrai que j’ai une tendance naturelle à taquiner. Je ne suis pas méchant, mais je parle aux gens des choses dont ils ne veulent pas parler.

Regrettez-vous l’interview de Thierry Meyssan, l’un des principaux diffuseurs de la théorie du complot sur les attentats du 11 septembre ?

C’est une faute. J’ai fait deux fautes célèbres. J’ai passé trois ans à écrire un roman, Pondichéry, et pour lequel j’ai pompé six pages et je me suis fait gauler. Ça m’a vraiment fait de la peine parce que j’avais passé du temps dessus et le livre démarrait très très bien. Et la deuxième faute, c’est Meyssan. J’arrive de Rive Droite/Rive Gauche le mercredi soir, je devais tourner Tout le Monde en Parle le jeudi, et je ne fais pas gaffe. Dans la prod, personne n’avait rien remarqué non plus. Je ne remarque pas que la maison d’édition est une maison d’édition qui n’existe pas. Je travaille jusqu’à minuit, je me couche, je me relève à six heures, je fais des fiches jusqu’à sept heures du soir. Je ne fais pas gaffe.

Sur le plateau, il y avait Bruno Solo et Yvan Le Bolloc’h, donc on est partis dans le délire… A l’époque on ne parlait même pas de complotisme. On se disait que c’était incroyable, du pur K. Dick ! A ma décharge, tout le monde l’a reçu Meyssan : il a été sur France 3, sur Canal, mais c’est moi qui ai gardé l’étiquette. Je ne dis pas que ça n’est pas grave, mais sur trente ans de carrière, ça n’est pas arrivé si souvent. Si j’avais dit que ça ferait un super film ou un truc comme ça, je me serais dédouané. Mais là, je l’ai interviewé comme si c’était vrai, c’est ça le problème.

Pour revenir à aujourd’hui, est-ce que vous estimez avoir des héritiers ou un héritage ?

Pas tant que ça. Les gens qui sont là aujourd’hui, d’abord il n’y en a pas beaucoup, il n’y a pas eu un afflux de nouveaux animateurs. Il y a ceux comme Thomas Thouroude dont on découvre rapidement qu’ils ne sont pas si bons, il y a ceux comme Frédéric Lopez, qui ne veut plus faire de télé, il n’y a pas eu vraiment de nouvelle génération. Pareil quand on me dit que j’ai été beaucoup copié. Pas vraiment, parce que moi je me donnais du mal à faire des décors, des lumières, des génériques, et puis finalement aujourd’hui quand je vois la télé, tout le monde s’en branle. Aujourd’hui la télé, c’est de la radio filmée. Il n’y a plus que moi qui me donne du mal pour créer des gimmicks, des ambiances musicales et sonores…

Et Yann Barthès et Cyril Hanouna ?

Ça n’a rien à voir. Barthès, il est dans les clous, bien sage, bien propre, bien peigné, très GQ, très Vanity Fair. Et Hanouna, c’est la grosse déconne, mais dans ses émissions il n’y a pas la culture générale qu’il y avait dans mes émissions… Franchement, je ne vois pas de successeur.

On a eu l’impression que vous étiez très attaché à Jeremstar…

J’étais attaché à lui parce que ce gars-là, pour lui, c’était super important d’être assis avec nous. C’était une progression sociale. Bien sûr, il avait un peu plus de mal que Franz-Olivier Giesbert ou que Natacha Polony, ça ne vous étonnera pas. Il écrivait ses papiers, il se donnait du mal. Quand il se trompait, on recommençait, il était content que je le laisse recommencer. Et puis, voilà il y arrivait, il existait, il faisait des trucs, il allait faire des reportages, tout ça. Pour lui c’était un achievement in life. On lui a cassé son rêve pour rien.

J’ai essayé de le garder, la chaîne m’a dit non, il ne faut plus qu’il soit à l’antenne. A un moment, je n’allais pas démissionner pour Jeremstar. Je veux bien démissionner pour un truc fondamental, mais enfin Jeremstar il n’y avait pas de quoi démissionner non plus. J’étais très malheureux qu’il s’en aille. Quand il est revenu, tout le monde a constaté qu’il n’avait même pas été convoqué par les flics !

Cyril Hanouna a-t-il joué un rôle là-dedans ?

Hanouna lui a dit : « Viens chez moi ! ». Sauf que si la chaîne ne voulait plus qu’il soit chez moi, elle n’en voulait pas non plus chez Cyril. Quel que soit l’incommensurable pouvoir de Cyril Hanouna !

Justement, on a parfois l’impression que Cyril Hanouna fait la pluie et le beau temps chez C8, cela vous dérange-t-il ?

Il est très important pour C8. Ça ne me dérange pas du tout. Tant qu’il ne s’occupe pas de mes émissions, tout va bien. La chaîne est construite sur lui. Si vous enlevez Hanouna, je ne sais pas ce qu’ils vont mettre tous les jours. Comme TMC basée sur Yann. Cyril est la colonne vertébrale de la chaîne. Moi, je suis la cerise sur le gâteau du week-end !

Avez-vous une éthique personnelle ?

J’ai décidé à la première émission de Bain de Minuit, en 1987, de ne jamais fréquenter les personnalités que je recevais. Quand vous devenez copain avec eux, vous ne pouvez plus les interviewer. J’ai passé toute ma vie à ne pas bouffer avec eux pour garder ma liberté de parole quand je les interviewais.

Quelles sont les limites que vous vous fixez ?

Ce qui est légal. Tout ce qui est légal est autorisé. Ou c’est légal, ou ce n’est pas légal, c’est la ligne. Il y a une loi qui punit le négationnisme, il y a une loi qui punit l’antisémitisme. Quand Dieudonné a commencé à tenir des propos antisémites sur mon plateau, je lui ai dit en direct : « Tu ne reviendras pas. » Mais quand Karl Lagerfeld a dit qu’Angela Merkel avait eu tort de faire rentrer un million de migrants, parce que parmi ce million de migrants, il y avait peut-être des terroristes, ce qui semble possible, on m’a reproché de ne pas l’avoir coupé. Les gens appellent à la censure, c’est dingue !

« La liberté d’expression (c’est le slogan de la pile Wonder revisité) ne s’use que si on ne s’en sert pas ». C’est-à-dire que si on n’est pas en train de l’utiliser tout le temps, les gens oublient ce que c’est la liberté d’expression. La liberté d’expression, c’est fondamental.