«Secrets d’histoire»: «Avec le Bingo Bern, on pointe la paresse et la subjectivité de l’émission», explique un professeur d’histoire

BINGO Depuis bientôt trois ans, des professeurs d’histoire publient sur Twitter des grilles de bingo recensant les erreurs historiques et clichés véhiculés par l’émission de Stéphane Bern

Propos recueillis par Benjamin Chapon

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«Secrets d'histoire» se penche sur les pharaons Ramsès II et Toutankhamon
«Secrets d'histoire» se penche sur les pharaons Ramsès II et Toutankhamon — France 2
  • Le Bingo Bern est un jeu, sur Twitter, qui propose aux téléspectateurs de Secrets d’histoire, de lister les erreurs ou approximations historiques, ou les clichés véhiculés par l’émission.
  • Thibault Le Hégarat, co-créateur du Bingo Bern, explique comment le jeu pointe les lacunes de l’émission mais aussi sa vision subjective de l’histoire.

« Au moins, maintenant, on se sent moins seuls quand on se désole… » Thibault Le Hégarat, professeur et docteur en histoire, est l’un des créateurs du Bingo Bern. Sur Twitter, pour chaque diffusion de Secrets d’histoire, émission présentée par Stéphane Bern, lui et quelques camarades publient des grilles de bingo qui ont beaucoup de succès. Les cases à cocher comportent des erreurs historiques, des clichés et des gimmicks de l’émission, tournés en ridicule. Le Bingo Bern pointe tout autant les travers de l’émission de télévision qu’une vision orientée de l’histoire qui, selon eux, est véhiculée par Stéphane Bern.

Après y avoir beaucoup joué, nous avons cherché à connaître les motivations des créateurs des Bingos Bern, avant l’émission de samedi, sur France 2, consacré aux pharaons Ramsès II et Toutankhamon.

Depuis quand réalisez-vous ces Bingos Bern ?

On a imaginé ça à l’été 2016. Au départ, c’est un truc de deux camarades, profs d’histoire, dans leur coin. Ça a attiré l’attention et petit à petit on a fait des grilles plus léchées. Aujourd’hui, on est quatre. Ce qui nous rassemble avant tout, c’est qu’on est fans de Stéphane Bern en général et de Secrets d’Histoire en particulier.

Fan ? Vraiment ?

On a la dent dure mais on regardait l’émission avant de commencer les Bingos Bern. Maintenant, on est carrément très fidèles. Nous ne sommes pas snobs et nous aimons vraiment l’histoire. On incite à regarder l’émission, il ne faut pas tourner le dos à ça. Nos élèves, et nos amis, tout le monde, regarde. On comprend mieux d’où viennent certains clichés sur l’histoire, ça peut aller du lieu commun un peu sot à l’erreur manifeste d’interprétation, le contresens historique.

En quoi consiste un Bingo Bern concrètement ?

Il y a deux types de cases. Les grands classiques du programme, les choses qui reviennent toujours. Ça peut être du sexisme, un commentaire genré par exemple sur une reine forcément machiavélique. Il y a aussi les nombreux anachronismes. Mais on écrit aussi des cases spécifiques au thème à chaque émission. On essaye de deviner dans quel piège ils vont tomber. On tape souvent juste parce qu’on connaît bien les mythes colportés sur chaque période.

Vous croyez vraiment que le Bingo Bern incite à regarder Secrets d’histoire ?

L’objectif est de pointer les lacunes de l’émission avec humour. C’est un programme de prime time, les audiences sont fortes et il y a très peu d’émissions d’histoire à la télévision, la moindre des choses c’est d’être exigeant avec elles.

Le ton est moqueur. Vous visez Stéphane Bern ou l’émission ?

On se moque de l’attrait qu’a Stéphane Bern pour les sujets « clinquants », les polémiques, les mystères, et certaines habitudes qui nous amusent. Mais au-delà de ça, on critique l’émission sur le fond. L’émission ne prend pas du tout en compte l’état de la recherche la plus récente. C’est de la paresse. Et quand les plus grands spécialistes sont invités, on ne leur laisse presque pas la parole. Le commentaire en voix off dit parfois le contraire de ce qu’a expliqué l’historien. Et de toute façon, les propos scientifiques sont noyés dans une dramatisation excessive et des anecdotes. La présence d’historiens sert plus de prétexte pour apporter du crédit à l’émission.

Stéphane Bern se défend en expliquant qu’il fait une émission pour le public, pas les historiens.

Bien sur que l’enjeu est d’attirer un large public. Mais nous pensons que des formats restent à inventer pour sortir de ces émissions frileuses que nous propose la télévision. On peut avoir un minimum d’exigence sans tomber dans le cours d’histoire. Il y a des fictions historiques très réussies par exemple. Une série comme Au service la France est un bon moyen de plonger dans la France des années 1960, de manière très juste et documentée, et de découvrir le point de vue des contemporains de l’époque. C’est crédible sans être réaliste. La fiction est un bon moyen d’explorer le passé alors que l’anecdote soi-disant historique induit souvent en erreur.

Avez-vous le souvenir de numéros réussis de Secrets d’histoire ?

Il y a un souci grave récurrent dans ce programme, c’est qu’il n’y a aucun travail de critiques des sources. Or, c’est le cœur du métier d’historien. Après, il y a des émissions plus problématiques que d’autres. Il y a toujours quelque chose à reprocher mais les émissions qui traitent de périodes anciennes sont celles avec le plus d’approximations. Celles sur César, Cléopâtre ou Nefertiti étaient vraiment affreuses.

Les approximations ou erreurs mises à part, l’émission sert-elle malgré tout la cause à intéresser les Français à l’histoire ?

Mais les Français sont passionnés d’histoire, on le sait. L’histoire n’a pas besoin de cette émission. Le problème de fond, c’est le modèle de l’émission, avec des biographies de grandes figures. Secrets d’histoire donne un point de vue subjectif et engagé selon lequel l’histoire a été faite par quelques personnes seulement. Cette manière de voir les choses maintient à l’écart les femmes, et oublie les peuples en affirmant que l’histoire de France n’a été faite que par les nobles. Seules leurs vies mériteraient d’être racontées ? Or, l’histoire populaire de la France montre autre choses. Et le succès des livres d’histoire régionale, qui racontent l’histoire populaire, prouve que cela intéresse aussi les gens.