Avortements forcés à La Réunion: «J'ai tout fait pour rendre le sujet fort, humain et impartial»

INTERVIEW L'enquête de Jarmila Buzkova sera diffusée sur France O dans le cadre de la Journée internationale des droits des femmes

Propos recueillis par Julie Bossart

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Illustration par le dessinateur Hippolyte d'une chambre de la clinique de Saint-Benoît, à La Réunion, où ont été pratiqués des avortements et des stérilisations forcés dans les années 1960-1970. Travail réalisé dans le cadre du documentaire de Jarmila Buzkova, «Les 30 Courageuses de La Réunion : une affaire oubliée».
Illustration par le dessinateur Hippolyte d'une chambre de la clinique de Saint-Benoît, à La Réunion, où ont été pratiqués des avortements et des stérilisations forcés dans les années 1960-1970. Travail réalisé dans le cadre du documentaire de Jarmila Buzkova, «Les 30 Courageuses de La Réunion : une affaire oubliée». — Les Films du cygne
  • France O diffuse le documentaire de Jarmila Buzkova sur les avortements forcés à La réunion dans les années 1960-1970.
  • La réalisatrice explique sa démarche à « 20 Minutes » et les difficultés rencontrées pour convaincre les témoins.
  • Avec ce documentaire, elle espère « que les Réunionnais s’approprient leur histoire et se réconcilient avec ».

Des coupures de presse il y a un demi-siècle, un livre il y a deux ans, puis, en décembre, une demande de création d’enquête parlementaire. Jusqu’à présent, l’histoire des avortements et stérilisations forcés à La Réunion dans les années 1960-1970, une époque où ces faits étaient criminalisés en métropole, n’avait que peu retenu l’attention. Sa mise en images sera peut-être plus efficace.

A l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, France O diffuse un documentaire inédit sur le sujet (jeudi 7, à 20h55) : « Les 30 Courageuses de La Réunion : une affaire oubliée ». Sa réalisatrice est Jarmila Buzkova, à qui l’on doit, entre autres, Latifa, une femme dans la République, documentaire sur Latifa Ibn Ziaten, la mère du parachutiste français assassiné en 2012 à Toulouse par Mohamed Merah.

Pour cette nouvelle enquête, menée à 10.000 km de la métropole sur des faits aujourd’hui encore tabous, Jarmila Buzkova a fait preuve de la sensibilité et de l’impartialité qui caractérisent son travail. Son documentaire est entremêlé d’images d’archives, d’illustrations du dessinateur Hippolyte et de témoignages d’autant plus rares qu’ils se font pour la première fois à visage découvert.

L’affaire des avortements et des stérilisations forcés à La Réunion est un sujet « confidentiel ». Il est peu traité dans les médias et, à notre connaissance, absent des livres d’histoire. Comment en avez-vous entendu parler ? Et pourquoi avoir voulu en parler ?

La première fois que j’en ai entendu parler, c’était il y a deux ans à peine, en janvier 2017, lors du Festival international de programmes audiovisuels (Fipa), à Biarritz. Lors d’une remise de prix, j’ai rencontré le producteur Alexandre Charlet, qui m’a proposé de travailler sur le sujet (voir encadré). J’ai tout de suite été intéressée. Et c’est en lisant Le Ventre des femmes : capitalisme, radicalisation, féminisme (Albin Michel) que j’ai eu envie de partir à la recherche des femmes qui avaient vécu ça. Dans son ouvrage, Françoise Vergès revient sur l’affaire de façon très factuelle, administrative. Moi, j’ai voulu recueillir des témoignages, être plus dans les sentiments tout en essayant, car je suis documentariste, de comprendre le contexte sociologique.

La réalisatrice Jarmila Buzkova aux archives départementales de La Réunion lors du tournage du documentaire «Les 30 courageuses de La Réunion : une affaire oubliée».
La réalisatrice Jarmila Buzkova aux archives départementales de La Réunion lors du tournage du documentaire «Les 30 courageuses de La Réunion : une affaire oubliée». - Les Films du cygne

Effectuer une enquête sur des faits qui remontent à plus de cinquante ans et essayer de retrouver des victimes n’a pas dû être une mince affaire. Comment avez-vous procédé ?

Pour cette enquête, j’ai réalisé trois séjours à La Réunion, entre mars 2017 et juillet 2018. Sur place, j’ai été assisté, entre autres, par une Réunionnaise, qui parle créole donc, ce qui m’a été d’une grande aide. J’ai passé énormément de temps aux archives départementales, à Saint-Denis. J’ai réussi à mettre la main sur le jugement du procès qui s’est tenu en 1971 et j’ai épluché toute la presse locale. Dans les comptes rendus d’audience, j’ai obtenu le nom des avocats et celui des victimes, notamment. Mais ça a été très compliqué de retrouver leur trace. D’abord, parce que certaines plaignantes étaient décédées ou avaient quitté l’île. Ensuite parce que beaucoup ne voulaient pas se replonger dans leur passé ou avaient peur que leurs proches apprennent ce qui leur est arrivé. C’est là où j’ai vraiment compris à quel point le sujet était tabou, et le reste.

Le documentaire de Jarmila Buzkova, «Les 30 courageuses de La Réunion : une affaire oubliée», revient sur l'histoire méconnue des femmes stérilisées et avortées de force à La Réunion dans les 1960-1970. Ici, la fille et la soeur d'une victime, l'une des rares familles à avoir accepté de témoigner.
Le documentaire de Jarmila Buzkova, «Les 30 courageuses de La Réunion : une affaire oubliée», revient sur l'histoire méconnue des femmes stérilisées et avortées de force à La Réunion dans les 1960-1970. Ici, la fille et la soeur d'une victime, l'une des rares familles à avoir accepté de témoigner. - Les Films du cygne

Dans le documentaire, en effet, seuls une victime et les proches d’une autre, décédée il y a des années, ont accepté de témoigner à visage découvert.

Ça a été un très long travail d’approche pour madame Robert*. Au premier contact, elle avait un regard apeuré. Ce n’est qu’au bout de plusieurs rencontres qu’elle a proposé de parler, car elle a compris l'importance de son témoignage pour elle et pour les autres femmes. Son témoignage est précieux. Comme celui de Solange, dont la mère a été avortée, puis stérilisée. C’est à force de discussions avec la sœur de la victime que cette dernière a expliqué à sa nièce ce qu’avait traversé sa mère, comment sa vie avait été détruite. Ces révélations ont permis à Solange de comprendre pourquoi sa mère avait tant changé.

Qu’attendent aujourd’hui les victimes et leurs proches ?

Pour ce qui est de Solange, elle veut rendre hommage à sa mère et faire en sorte qu’elle soit réhabilitée. Moi, j’ai tout fait pour rendre le sujet fort, humain et impartial, de telle sorte que les Réunionnais s’approprient leur histoire et se réconcilient avec.

Pour son documentaire «Les 30 courageuses de La Réunion : une histoire oubliée», Jarmila Buzkova a fait appel au dessinateur Hippolyte. Il s'est chargé, entre autres, de recréer des affiches des campagnes menées pour limiter la procréation à La Réunion dans les années 1960-1970.
Pour son documentaire «Les 30 courageuses de La Réunion : une histoire oubliée», Jarmila Buzkova a fait appel au dessinateur Hippolyte. Il s'est chargé, entre autres, de recréer des affiches des campagnes menées pour limiter la procréation à La Réunion dans les années 1960-1970. - Les Films du Cygne

Au sujet de l’impartialité, dans votre documentaire, vous avez aussi réussi à faire témoigner des journalistes, des politiques, des avocats, des médecins, des religieux… Mais, ce qui est étonnant, c’est que certains semblent continuer à cautionner le système mis en place à l’époque. Par exemple, un père dit à sa fille condamner ce qu’a fait le Dr Moreau (le directeur de la clinique où les faits ont eu lieu), tout en estimant qu’il a voulu « faire le bien à sa façon » ; un ancien employé de l’établissement explique que ces avortements forcés ont « rendu service à la population réunionnaise »…

Cautionner, non, c’est trop fort. Mais, pour comprendre cette histoire, il faut se replonger dans le contexte. A l’époque, le Dr Moreau était considéré comme un bienfaiteur : c’était un bon mari, un bon médecin qui allait dans des coins reculés pour soigner les gens et, avec sa clinique, un pourvoyeur d’emplois. Il aurait fallu du courage et une indépendance d’esprit peu commune pour le critiquer. Ensuite, il est aussi vrai que certaines femmes ont choisi de subir un avortement, parce qu’elles étaient très pauvres, avaient déjà eu plusieurs enfants ou avaient été victimes d’un viol ou d’un inceste. C’est terrible à dire, mais, au moins, l’avortement voulu était fait de façon professionnelle.

Le sujet de votre documentaire est assez aride. Trouver des financements a-t-il été compliqué ?

Eh bien non. Nous l’avons proposé à France O, et Béatrice Nivois [la directrice de l’unité documentaire du groupe] et Aurélie Hamelin-Mansion [conseillère de programmes] ont tout de suite été preneuses. Ce sont deux femmes engagées. Au départ, nous étions partis sur un 52 minutes et puis, sur la base de mes premiers textes, elles ont décidé d’en faire un 70 minutes.

Votre travail va être diffusé à la télévision le 7 mars. Pensez-vous qu’il le sera sur grand écran ?

Je l’espère. Mon plus grand désir serait d’ailleurs qu’il soit projeté à La Réunion. Mais, ces sujets demandent beaucoup d’engagement, et, en règle générale, ils ne sont pas des plus lucratifs…


* Mère de six enfants, gagnant sa vie à faire des ménages ou à couper la canne dans les champs, mariée à un homme « malade de l’alcool » et enceinte de deux mois, madame Robert a été hospitalisée à la clinique de Saint-Benoît pour une appendicite. « Ils ont retiré mon appendice, et mon enfant avec », livre-t-elle face à la caméra.

Rendre justice

Egalement interrogé par 20 Minutes, Alexandre Charlet, le directeur de la société de production Les Films du cygne, a expliqué avoir entendu parler pour la première fois de cette affaire dans un article de Causette, bien avant la publication du livre de Françoise Vergès sur le même sujet. « J’ai été très touché par cette histoire. D’abord, parce que je suis quelqu’un qui déteste les injustices. Ce qui a été fait à ces femmes, qui n’avaient rien demandé, pour la plupart, est horrible. »

Pour ce qui est de l’avenir du documentaire, Alexandre Charlet souhaite, lui aussi, le voir diffuser à La Réunion : « Ma première idée, en décidant de me lancer dans ce projet, était qu’il permette de rendre justice à ces femmes. A l’époque, sous le quinquennat Hollande, les Enfants de la Creuse venaient d’être réhabilités [en février 2014, l’Assemblée nationale a reconnu la « responsabilité morale » de l'Etat dans la migration forcée de plus de 1.600 enfants réunionnais vers des départements ruraux de métropole dans les années 1960 et 1970.] C’est peut-être utopiste, mais peut-être que la même chose se passera pour les femmes avortées et stérilisées de force. »