Dans le cortège d'une manifestation des «gilets jaunes», le 12 janvier 2019, à Paris.
Dans le cortège d'une manifestation des «gilets jaunes», le 12 janvier 2019, à Paris. — Ludovic MARIN / AFP

MEDIAS

«Gilets jaunes»: Inquiétudes et sentiment d'injustice au sein des rédactions face aux violences

La multiplication des agressions de journalistes par des manifestants vêtus de «gilets jaunes» a poussé la profession à agir. Les reporters télé, plus facilement repérables, sont particulièrement exposés…

Les samedis de mobilisation des  « gilets jaunes » se suivent, et les insultes et agressions envers les journalistes se multiplient. La semaine passée, Franck Paillanave, pigiste pour le média local C l’info a été frappé en plein direct à Pau tandis qu’ une équipe de LCI était violentée à Rouen par des manifestants. Deux faits venus s’ajouter à une relativement longue liste d’attaques commises à l’encontre de reporters au fil des journées de manifestation et qui ont incité la profession à réagir.

Trente quatre sociétés de journalistes et rédacteurs (SDJ) – dont celle de 20 Minutes – ont cosigné mardi une tribune intitulée « Non, la presse ne doit pas être un bouc émissaire ! ». « Dans un climat de défiance vis-à-vis des médias, la critique est nécessaire », souligne le texte qui ajoute qu'« aucune défiance vis-à-vis de la profession, quelle qu’elle soit, ni désaccord avec une ligne éditoriale, un titre ou un reportage ne peuvent justifier les violences de ces dernières semaines. Empêcher les journalistes de faire leur travail, c’est empêcher les citoyens d’être informés, c’est tout simplement menacer la démocratie. »

« Il faut aussi que les journalistes se fassent entendre »

« J’espère que cette tribune aura un impact important. On était demandeurs dès le début parce qu’il faut aussi qu’on se fasse entendre », explique à 20 Minutes Clément Le Goff, membre de la SDJ de France 2. « La situation est compliquée pour les journalistes de terrain au quotidien. Nous, à la rédaction, on en parle constamment. On réfléchit à ce qui pourrait être mieux traité, à ce qu’on a bien fait à ce qui est raté, relate le journaliste du service public. Il y a de l’inquiétude car on a aussi eu des journalistes agressés en régions. Le 22 décembre, une équipe du bureau de Montpellier a échappé de peu au lynchage et a été très choquée. »

Même constat du côté de BFMTV. « Comme dans d’autres rédactions, il y a un sentiment d’injustice assez fort, parce qu’on a l’impression de faire notre travail sur la question des « gilets jaunes », affirme François Pitrel, journaliste reporter d’images (JRI) et membre de la SDJ de la chaîne. Après, on peut le critiquer, être en désaccord avec ce qu’on fait… mais de là à frapper quelqu’un, non, on ne comprend pas. » Sur le terrain, se présenter avec un micro orné du logo BFMTV ne simplifie pas les choses.

« BFMTV est devenue en quelque sorte synonyme du mot "médias" »

« Tous les jours, on rencontre des "gilets jaunes" qui nous accueillent bien », nuance François Pitrel avant de reconnaître que la chaîne info cristallise colères et haines. « La marque est devenue en quelque sorte un synonyme du mot "médias" en France, alors qu’on en est un parmi d’autres. C’est la conséquence d’une audience importante, d’une influence grandissante. On est beaucoup regardé, donc on devient le symbole des médias », analyse-t-il. La semaine passée, la rédaction a été la première à s’élever concrètement contre les violences ciblant les journalistes. Durant une journée, celle du lundi, l’ensemble du service reportage a, avec l’aval de la direction, refusé de se déplacer sur les ronds points ou tout autre lieu de rassemblement des « gilets jaunes ».

A France 2, certains journalistes auraient eux aussi été favorables à un boycott du mouvement. « Nous, à la SDJ, on pense que ce serait contre-productif, on doit continuer à faire notre travail », précise Clément Le Goff. Côté organisation, « on s’adapte de semaine en semaine, les dispositifs sont créés la veille ou l’avant-veille, en fonction des appels à manifester, raconte-t-il. Utiliser des gardes du corps, c’est terrible et triste d’en arriver là. La première fois que j’ai dû y recourir, c’était en mars, quand j’ai couvert Notre-Dame-des-Landes, je pensais que ce serait exceptionnel, mais j’ai l’impression que c’est en train de devenir la règle pour les manifs du samedi à Paris et ça change la façon de faire notre boulot. » Pour l’heure, aucun journaliste de France 2 n’a été obligé à couvrir les mobilisations des « gilets jaunes » mais « il y a de plus en plus d’appréhensions et de réticences. »

Pas d’obligation non plus du côté de BFMTV. « Celles et ceux qui vont sur le terrain savent ce que ça représente et ils sont OK », affirme François Pitrel. Pour le JRI, l’agressivité et la défiance à l’égard des journalistes n’a rien d’inédit. « C’est un phénomène que j’ai observé sur les manifestations pour la loi Travail ou les conflits sur les ZAD [zones à défendre]. Je ne les découvre pas. Là, l’impact est fort car cela a lieu tous les week-ends. »

« Passer du temps et essayer de comprendre »

Alors que faire pour enrayer cette spirale violente ? « On lutte contre la défiance en passant du temps, en essayant de comprendre, en ne restant pas seulement dix minutes sur un rond-point pour repartir avec un son, énumère Clément Le Goff Il faut de plus en plus de temps pour convaincre les gens de s’exprimer, pour leur montrer qu’on fait notre boulot honnêtement, qu’on ne veut pas travestir leurs propos. »

Pour le JRI de BFMTV, le malaise est plus « profond » : « Je pense qu’au sein du mouvement, il y en a - faut-il les appeler "gilets jaunes" ? Je ne suis pas certain - qui sont là pour bousculer le système de façon extrêmement violente, ils n’ont pas de velléité démocratique. Il faudrait peut-être que les "gilets jaunes" fassent un travail en interne pour se structurer et se désolidariser, identifier ces personnes qui ne portent pas leurs revendications, à part l’effondrement du système. »