«Il y aura un avant et un après Jacqueline Sauvage», confie Muriel Robin

INTERVIEW Rencontre avec Muriel Robin qui incarne une Jacqueline Sauvage bouleversante dans le téléfilm diffusé ce lundi à 21 heures sur TF1…

Propos recueillis par Anne Demoulin

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Muriel Robin incarne l'héroïne de «Jacqueline Sauvage: c'était lui ou moi» sur TF1.
Muriel Robin incarne l'héroïne de «Jacqueline Sauvage: c'était lui ou moi» sur TF1. — PHILIPPE WARRIN/UGC/TF1

Dans le bouleversant téléfilm Jacqueline Sauvage : C'était lui ou moi réalisé par Yves Rénier et diffusé ce lundi à 21 heures sur TF1, Muriel Robin incarne cette femme condamnée puis graciée pour le meurtre de son mari (campé par Olivier Marchal) qui l’a brutalisé pendant quarante-sept ans. 20 Minutes a rencontré l’actrice au Festival de la Fiction TV de la Rochelle. Elle a depuis signé une tribune dans le JDD, rejointe par 87 personnalités, pour que les victimes de violences conjugales « ne meurent plus dans l’indifférence totale ».

Aviez-vous suivi l’affaire Jacqueline Sauvage dans les médias ?

Oui, comme beaucoup de Français et de Françaises. On est atterré lorsqu’on entend parler de ce sujet, dont on ne parle pas tant que ça. J’étais bouleversée comme on l’est toujours. Je ne sais pas si on n’est très nombreux à connaître les femmes battues puisqu’elles se taisent. Ce n’est pas quelque chose dont on parle entre amis, on en parle quand on nous en parle. Et cette affaire Jacqueline Sauvage tout d’un coup a été discutée, coupable ? Pas coupable ? On a tous été obligé un peu de savoir ce qu’on pensait et ça n’avait pas vraiment été mis sur le tapis.

Le fait de tourner ce téléfilm a-t-il changé votre perception de l’affaire ?

Non, ça n’a rien changé. Mais j’ai trouvé « assez formidable » qu’une histoire comme cela arrive jusqu’à nous, qu’on ait ce sujet un peu plus sous les yeux. Parce que cette femme et toutes les femmes qui vivent ça, se sentent certainement abandonnées, n’ont pas vraiment de solution et n’ont pas la bonne main à attraper pour sortir de cette torpeur. J’ai trouvé que toute cette énergie autour de Jacqueline Sauvage avec la pétition, puis avec le téléfilm, c’est une forme de réparation. Avec quarante-sept ans de tout ce qu’elle a vécu, on peut faire réparation jusqu’à la fin de sa vie !

Vous avez rencontré Jacqueline Sauvage avant le tournage, comment a-t-elle réagi au fait que son histoire soit portée à l’écran ?

Elle dit oui, elle est d’accord. Jacqueline Sauvage est intelligente. Elle a du caractère. Elle est courageuse, avec tout ce qu’elle s’est tapé. Elle est responsable aussi. Et elle est d’accord, peut-être pas à titre personnel mais avec la conscience certainement qu’en portant ça, cela va peut-être aider d’autres femmes qu’elle ne connaît pas. Celles qui vivent ça ne se connaîtront jamais, mais sont liées à jamais.

Qu’est-ce que ce rôle représente pour vous ?

C’est un grand rôle, c’est indéniable. J’ai déjà joué des rôles sérieux avec Marie-Line ou Marie Besnard. Sur scène, je fais des choses drôles, à l’écran, jamais. On ne m’a pas proposé de comédie, jamais. Est-ce que ce rôle va éclairer mon travail autrement ? On me dit qu’il aura un avant et un après ce rôle. Je serais là pour le vivre. Et s’il y a un avant et un après, tant mieux. Encore une fois. Moi, je me sens beaucoup plus citoyenne, je veux défendre le sujet plus que l’actrice. Mais il n’empêche que je suis dans le téléfilm. Alors, on verra.

La star du téléfilm, selon vous, est la cause des femmes battues, alors comment peut-on aider ces femmes ?

Ce dossier est très compliqué, mais il doit y avoir des solutions. Il faut juste que les trouver devienne un devoir pour ceux qui ont le pouvoir. Nous avons fait ce téléfilm, et après cela dépend de l’engagement de chacun, pour ceux qui ont participé au tournage, mais aussi des téléspectateurs et de la presse. On pourrait imaginer que toutes les couvertures de magazines aident ces femmes. Ce serait citoyen, cela permettrait une prise de conscience pour qu’à un moment, les gens au pouvoir se disent qu’il faut trouver une solution, qu’on a pas le choix, que cela devient intenable. Donc, cette question est un peu entre les mains de chacun.

Votre notoriété peut-elle servir la cause des femmes battues ?

Je ne suis pas bien placée pour le dire, mais c’est ce qu’on me dit aussi et tant mieux. J’ai une très belle histoire d’amour avec le public, ils me connaissent, parce que j’ai souvent parlé de mes états d’âme. Ils savent à peu près qui je suis. Il y a une histoire de confiance entre nous, c’est solide. Quand on porte un sujet comme ça, c’est pas mal, parce que plus de gens regarderont le téléfilm, mieux ce sera pour le sujet.

Seriez-vous prête à porter cette cause ?

Oui, oui, oui ! Si on me fait entendre que je peux apporter quelque chose. Alors, oui, tout de suite. Un énorme oui.

Pensez-vous qu’une mobilisation de type #MeToo soit utile ?

C’est encore autre chose que les femmes violées, même s’il y a la honte en commun. La peur des représailles change beaucoup la donne. Que faire ? Si c’était simple, ce serait déjà réglé. Comment faire pour que ces hommes ne frappent plus ? Ça veut dire changer les mentalités, faire en sorte que plus aucun homme ne souffre ou n’ait une enfance abominable, avec une colère abominable qui fasse que cette violence se mette en place.

Comment peut-on changer les mentalités ?

On peut travailler à l’école. L’école a un devoir civique, citoyen aussi. Mettre en place une peine plus lourde, certainement. Améliorer l’accueil dans les commissariats aussi, parce que les types qui reçoivent ces femmes ne sont pas toujours formés. Est-ce qu’il faut les faire poireauter le médecin légiste qui est le seul à pouvoir constater les violences qu’elles ont subies, parce que pendant ce temps-là, elles rentrent chez elles…

On a justement reproché à Jacqueline Sauvage de n’être pas partie…

Évidemment qu’une femme battue ne va pas aller ailleurs, parce qu’il y a les enfants, parce qu’on ne part pas d’un foyer comme ça, parce qu’on ne part pas d’une relation avec un homme qu’on aime, parce qu’on veut le sauver. Tout ça est très compliqué. On peut se dire un jour « stop » et le lendemain se réveiller en se disant : « Allez, ce n’est pas si grave » et puis « je l’aime », parce qu’il y a des peaux qui ne peuvent pas se passer l’une de l’autre.

Le téléfilm montre bien le silence de tout l’entourage…

Mais que faire ? Tout va être ingérence. Alors que faire ? « Toc ! Toc ! Dites, Monsieur, il va falloir arrêter de battre votre femme » « Ben, de quoi tu te mêles ? Tu sors. Ça m’a énervé, je vais t’en mettre une ». On ne peut pas. Ça me paraît impossible, c’est là que c’est compliqué. Il y a un truc un peu inextricable quand même. On n’a vraiment l’impression qu’il n’y a pas de solution. Hormis, quand même la légitime défense. Ce n’est pas pour cela qu’elles tireront à tire-larigot, mais au moins, que si ça arrive… C’est un problème de muscles. La légitime défense, c’est tu me donnes une gifle, alors si moi aussi je suis costaud, je te donne un coup de poing, c’est d’une intelligence folle et le plus fort gagne. Donc, elle est bien obligée d’être différée cette légitime défense.

Ce téléfilm peut changer notre regard sur les femmes battues…

La réalité ne nous donne pas la réalité, on n’a pas les coups, on n’a pas l’histoire d’amour, c’est là où il y a des névroses imbriquées, et c’est de ça dont on parle. La fiction devient plus réelle que le réel, parce que là, on a les coups et on a l’amour aussi. On a tout d’un coup le regard qui change. Avec le téléfilm, on a les réponses à toutes nos questions : « Mais pourquoi n’est-elle partie ? ». Parce qu’on ne peut pas détricoter des vies traversées ensemble avec tout ce que ça suppose de partage et de liens. Ça ne se détruit pas en se disant simplement : « Je m’en vais ». Non, c’est beaucoup plus compliqué que ça. On a tous eu une relation pas terrible, sans même aller jusqu’à novice. Et quand on arrête cette relation, on se dit : « Pourquoi je ne l’ai pas fait avant ? ». Pourquoi, personne ne le sait. Moi, j’ai arrêté une relation d’amitié de 33 ans avec une amie. Pourquoi pas avant ? Parce que même dans une relation toxique, il y a du bon et parce qu’on veut voir le positif, parce que sinon on meurt, on ne dort plus la nuit, parce qu’on a des enfants, et parce que dans la vie, c’est un grand luxe d’avoir le temps de réfléchir. Qui a ce luxe d’avoir du temps pour soi ?

Avec #MeToo et le néoféminisme, on sent que les choses bougent…

J’ai ce sentiment aussi. Ça bouge, mais il y a encore du boulot. Quand j’entends par exemple que les femmes au tennis vont gagner comme les hommes, c’est la moindre des choses, non ? Imaginez si c’était l’inverse ! Il y a encore du travail à faire pour les femmes violées et battues. On revient de loin ! On n’a pas le droit de vote depuis très longtemps ! Au moment de l’affaire Weinstein, je demandais que celles qui avaient eu un problème, d’attouchement ou plus, lèvent la main, et plus de la moitié la levaient, ce n’est pas rien ! Et j’en suis ! Il faut en finir avec cette honte et arrêter de s’excuser. Excuse-moi d’avoir mis une jolie robe et d’être monté dans ta chambre d’hôtel parce qu’on avait du désir tous les deux et puis qu’au dernier moment, je n’avais plus envie ! Vraiment, je suis salope. Tout ça, c’est dans les mains des hommes aussi.