Football: «Avant Canal +, les joueurs professionnels n'existaient pas à l'écran», affirme Charles Biétry

INTERVIEW Du coup de sifflet autrefois muet dans le petit écran, au bruit du crampon qui soudainement traverse votre salon, Charles Biétry revient sur trente ans de révolution dans la diffusion d’un match de football à la télévision…

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Charles Biétry et Michel Denisot au parc des Princes en 1985
Charles Biétry et Michel Denisot au parc des Princes en 1985 — Sipa Press

Ces trente dernières années ont été témoin d’un changement considérable dans l’histoire du football. Alors qu’en 1970 apparaissent les premiers cartons rouges et cartons jaunes, presque quinze ans plus tard, la chaîne Canal + débarque dans la sphère du football et lui donne une visibilité sans précédent. De l’amélioration de l’image, de l’importance donnée au son jusqu’à l’immersion des caméras sur le banc de touche ou les vestiaires, le football d'aujourd'hui n’est autre que l’héritage de la grande équipe de Canal +. Charles Biétry, ancien directeur des Sports, se rappelle des ambitions de la chaîne cryptée au début des années 1980.

Quel regard portez-vous sur l’évolution du football et tous ces nouveaux dispositifs technologiques lancés par Canal + il y a trente ans ?

Ce que je peux dire c’est que le domaine technologique est toujours passé après l’intérêt humain. Lorsqu’on décide en 1984 de filmer différemment, mettre du son là où il n’y en avait pas, des regards en gros plan ou une séquence dans les vestiaires avant le match, ça ne demandait pas des moyens technologiques. Nous, ce qu’on voulait, c’était retranscrire l’émotion. Et puis, vous savez, entre un match à 24 caméras et un à 8 caméras, je défie un seul pourcent de téléspectateur de voir la différence !

Lorsque vous arrivez sur Canal + en 1984, vous arrivez avec quelle ambition ?

Je suis arrivé à la télévision après avoir passé vingt ans à l’Agence France Presse et j’avais envie que d’une chose : montrer aux téléspectateurs que le football ne commençait pas au premier coup de sifflet et ne se finissait pas au dernier non plus. Ce que je voulais c’était de l’émotion. C’est sûr que les nouvelles technologies nous ont aidés en ce sens parce qu’on voulait apporter un contenu différent. Et puis il ne faut pas oublier que les gens payaient pour qu’on leur propose quelque chose de bien, de novateur.

Selon vous, le vrai virage dans l’histoire du football a eu lieu à quel moment ?

Ce qu’il faut savoir c’est qu’avant 1984, les joueurs de football professionnels n’existaient pas à l’écran. Au mieux, ils avaient une photo d’eux ou de leur équipe dans le quotidien régional de leur commune mais c’est tout. Et à ce moment-là, Canal + retransmet le Championnat de France, qui n’était pas télévisé à cette époque, et d’un coup les gens qui n’avaient jamais vu de foot extérieur ont découvert que leur joueur préféré avait un visage, une voix, ils les voyaient vivre et ça changeait tout. Rajoutez à ça, le choix éditorial de Canal + de montrer les joueurs dans ce qu’ils étaient de plus humain, c’est-à-dire voir pour la première fois un gardien de but sauter de joie quand un joueur de son équipe marque, entendre le bruit du crampon qui frappe le ballon, voir de très près l’émotion du joueur, que ce soit de la déception ou de la fierté, le pari était gagné.

Si l’on dressait un bilan, comment pourriez-vous décrire la valeur ajoutée de Canal + aujourd’hui ?

Pour moi, c’est le son. Beaucoup de gens n’ont pas compris à quel point le son était essentiel dans le sport. Il n’existait pas, on l’a rajouté. Notre démarche à ce moment-là, elle est reliée à la même chose, servir l’émotion le plus possible. Alors oui, on a rajouté des angles de caméras différents, on a rajouté une caméra sur la ligne, une caméra au 18 m, on a fait le choix de laisser une caméra sur le gardien de but pendant 90 minutes etc. mais dans un seul but : permettre au téléspectateur d’être au cœur du match sans y être. C’est aussi pour ça que dès le départ en 1984, on décide avec Denisot de s’intéresser à ce fameux banc de touche, parce que finalement c’est le cerveau d’une équipe, donc il fallait absolument y être.

Si vous aviez un seul regret sur l’état du football à la télévision aujourd’hui, lequel serait-il ?

Aujourd’hui, en 2018, je trouve que les dispositifs technologiques servent beaucoup plus l’aspect magazine du match, on parlerait presque « d’illustration » et je pense que trop de ralenti coupe un peu le téléspectateur de la réalité du match. Je me souviens d’un match joué à Marseille, que j’ai regardé de chez moi et comme souvent j’ai appelé Gignac à la fin du match. Et il me dit « Ah tiens, tu as dû te régaler ce soir devant ton écran ! » et j’ai été très surpris, je lui ai répondu « tu rigoles, vous avez été lents, ça jouait pas du tout ! », il était bouche bée de ma réaction, pour lui il avait joué le meilleur match de sa carrière. A ce moment-là, je me suis dit qu’il y avait un problème, j’ai regardé le match à nouveau chez moi avec attention. Et effectivement, j’ai compris que les ralentis m’avaient complètement manipulé sur la réalité du match. C’est le seul bémol que je pourrais donner.

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