« Obi-Wan Kenobi » : Faut-il à tout prix combler les ellipses de la saga « Star Wars » ?

QUE LA FORCE SOIT AVEC LUI La série « Obi-Wan Kenobi » sur Disney+ raconte comment le maître Jedi s’est occupé entre l’épisode III et l’épisode IV de « Star Wars »

Mathilde Loire
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Extrait de la série «Obi-Wan Kenobi»
Extrait de la série «Obi-Wan Kenobi» — Ferrari / Starface
  • La série Obi-Wan Kenobi est diffusée depuis le 27 mai sur Disney+.
  • Elle raconte ce qui est arrivé à Obi-Wan pendant ses 19 années d'exil sur Tatooine.
  • Développer les ellipses du récit originel, comme le fait cette série, est de plus en plus fréquent dans les franchises hollywoodiennes.

Il est de retour. Obi-Wan Kenobi, le plus cool des maîtres Jedi de la saga Star Wars, revient sur nos (petits) écrans. La série qui porte son nom est diffusée sur la plateforme Disney+. Il ne sera pas seul : Dark Vador, anciennement connu sous le nom d’Anakin Skywalker, l’ancien apprenti d’Obi-Wan devenu seigneur Sith, est également de la partie.

Dans Un nouvel espoir, sorti en 1977, Obi-Wan « Ben » Kenobi était interprété par Alec Guiness. En exil sur la planète Tatooine, il guidait le jeune Luke Skywalker, fils d’Anakin, vers la Force et la voie des Jedi, avant de trouver la mort sous le sabre laser de Dark Vador (désolé pour le spoil si vous viviez dans une galaxie très lointaine depuis 30 ans). Il réapparaissait dans les épisodes suivants sous forme vocale ou fantomatique, étant parvenu à ne faire qu’un avec la Force. En 1999, Ewan McGregor a repris le rôle d’Obi-Wan, dans une trilogie racontant le parcours d’Anakin. La dernière fois qu’on a aperçu Obi-Wan en prise de vue réelle, c’était donc il y a dix-sept ans : à la fin de La Revanche de Sith, il confiait Luke à son oncle sur Tatooine, avant de s’exiler dans un coin de la planète de sable.

Qu’a fait le Jedi pendant les 19 ans qui séparent La Revanche des Sith et Un nouvel espoir ? Voilà ce que va raconter Obi-Wan Kenobi, qui se déroule dix ans après son exil, et neuf ans avant sa mort. La bande-annonce tease la venue de Dark Vador. Si l’on ne sait pas encore si sa route croisera celle d’Obi-Wan, on connaît son interprète : Hayden Christensen, qui jouait Anakin dans les épisodes II et III.

Créer un récit à partir d’une phrase

Contrairement à Obi-Wan, Dark Vador est déjà revenu. En 2016, il apparaissait à la fin de Rogue One. L’intrigue de ce film réussi reposait sur une phrase de l’introduction d’Un nouvel espoir : « Des espions rebelles ont réussi à s’emparer des plans secrets de l’arme ultime de l’Empire, l’Etoile de la mort. » Une phrase, une allusion dans le récit originel, a permis de créer un film entier. De la même manière, Obi-Wan Kenobi se glisse dans une ellipse du récit de Star Wars, pour en tirer une nouvelle histoire.

Cette pratique, courante dans les fanfictions - des récits amateurs écrits par des fans à partir d’un univers existant - se généralise dans les franchises hollywoodiennes : les séries Loki ou le film Black Widow chez Marvel, le futur préquel de Game of Thrones… Ou encore la saga des Animaux fantastiques, qui s’empare de personnages et d’événements évoqués dans Harry Potter (le magizoologiste Norbert Dragonneau, le mage noire Grindelwald et sa relation avec le professeur Dumbledore…) pour développer un récit en cinq films.

« Cette technique narrative s’appelle le transmedia storytelling, qui est une façon de raconter des histoires en les éclatant sur plusieurs plateformes médiatiques, explique Mélanie Bourdaa, chercheuse en Sciences de l’Information et de la Communication à l’université de Bordeaux-Montaigne. Combler des ellipses temporelles rentre dans ces dispositifs puisque l’objectif est de rajouter de la narration, ici par rapport aux films. »

Faire fructifier la marque

Ce n’est pas un hasard si les franchises en sont friandes. « Dans l’économie créative, une franchise c’est à la fois des œuvres et des marques. Une œuvre est liée au droit d’auteur, pendant soixante-dix ans maximum ; mais tant qu’on fait vivre une marque, on ne la perd jamais. Les industries créatives ont tout intérêt à faire fructifier la marque », remarque Matthieu Letourneux, professeur à Paris Nanterre, spécialiste des cultures sérielles et médiatiques et auteur de Fictions à la chaîne. « Comment on enrichit une marque qui est un récit ? On produit une histoire autour de la marque, en proposant un ensemble de temporalité et d’espace, avec des préquels, des suites… » Ou des récits qui se glissent dans les interstices. « Et chaque nouvelle série est un monde à développer, donc une série de nouvelles marques. » Si ça ne fonctionne pas, « ce n’est pas grave. On laisse reposer, on peut toujours relancer après – comme Marvel a tenté avec Les 4 Fantastiques. »

Star Wars, dont le succès s’est en grande partie nourri de l’exploitation de produits dérivés, a participé à créer cette logique de marque. Très tôt, la galaxie très, très lointaine s’est enrichie de ses propres prolongements : un « univers étendu », constitué de romans, dessins animés, bandes dessinées et jeux, dont la continuité s’ajoutait à celle des films sortis au cinéma. Quand Disney a racheté LucasFilm et Star Wars, en 2014, cet « univers étendu » a été retiré du canon, le récit officiel. « En décidant ce qui appartenait ou pas à l’histoire, Disney a rationalisé la marque », estime Matthieu Letourneux.

En explorant les interstices des sagas, sans l’avoir forcément prévu, les créateurs de ces récits prennent toutefois le risque de se contredire. Ainsi, le deuxième film des Animaux fantastiques, qui se déroule dans les années 1930, fait apparaître le professeur de Métamorphose Minerva McGonagall, plus jeune mais déjà en poste. Un clin d’œil destiné aux fans, mais qui a perturbé nombre d’entre eux : selon les informations établies par J.K. Rowling et dans Harry Potter, Minerva n’aurait dû être qu’une enfant à l’époque des Animaux fantastiques. « Ces « retcon » [une altération de faits établis dans une œuvre de fiction antérieure, N.D.L.R.] sont fréquents avec le développement de l’univers de Star Wars », précis Andy, administrateur de Star Wars Holonet, une encyclopédie sur l’univers galactique créée et alimentée par des fans. « C’est un cauchemar pour les encyclopédies comme la nôtre ! »

Obi-Wan vs Vador ?

La présence de Dark Vador dans Obi-Wan Kenobi pourrait-elle créer un nouveau « retcon » ? Il semblait jusque-là que les deux nemesis ne s’étaient pas recroisés pendant dix-neuf ans, jusqu’au duel fatal d’Un nouvel espoir. Mais dans ce cas, « on ne modifie par l’histoire que les fans connaissent, précise Matthieu Letourneux. On modifie l’histoire que les fans ont construite à partir de ce qu’ils connaissent ; un film ne dit rien de plus que ce qu’il dit… »

Ewan McGregor joue le rôle-titre de la série « Obi-Wan Kenobi ».
Ewan McGregor joue le rôle-titre de la série « Obi-Wan Kenobi ». - LucasFilms/Disney+

Pour Andy, l’intérêt de la présence de Vador dépendra du récit. « Si lui et Obi-Wan sont montrés en antagonistes qui ne se croisent jamais, par exemple, c’est intéressant. De mon point de vue, ce serait décevant qu’ils se rencontrent, qu’ils combattent, car il y a de grands risques que cela diminue la dimension dramatique de leurs duels dans l’épisode III et l’épisode IV… » Comme le résume Matthieu Letourneux, « dans un monde de fiction, il y a toujours une tension entre un désir d’enrichissement et celui de retrouver des choses similaires, des éléments qui correspondent à ce qu’on aime en lui. »

Lors du rachat de LucasFilm par Disney, le studio avait annoncé sa volonté de raconter de nouvelles histoires dans l’univers de Star Wars. Pour l’instant, les séries et films restent liés, de près ou de loin, aux Skywalker et à la période et l’espace qu’ils occupent. « Star Wars est suffisamment vaste pour explorer plein de terra incognita, sans avoir besoin d’exploiter la plus petite mention d’un personnage ou d’un évènement. Mais à chaque nouvelle création, on reste sur une même toile narrative, et on n’apprend pas grand-chose de plus sur les planètes et les espèces » que les personnages parcourent, déplore Andy. « L’audiovisuel est fait pour toucher le plus grand public, celui qui connaît les films. On veut sans doute éviter de prendre trop de risque. »

Mystère, mystère

« Star Wars est lié à une fétichisation de la première trilogie, constate Matthieu Letourneux, on a du mal à ne pas toujours y revenir ; l’univers Marvel, au contraire, est lié dès le départ à un plus grand nombre d’histoires, il est donc plus facile d’en créer de nouvelles. Les franchises ont beaucoup de mal à aller en avant du récit, quand il n’y a pas encore de suite. Alors qu’un personnage a toujours un passé, on a de quoi enrichir le monde. »

Quitte à perdre une part de mystère ? Quand il apparaît dans Un nouvel espoir, le vieux Ben Kenobi est un ermite un peu énigmatique. Et si la prélogie (épisodes I à III) creuse le personnage, son exil entretient le flou sur sa vie. « Ce qui est intéressant, c’est qu’avant cette série, les fans pouvaient imaginer, notamment dans des fanfictions, le passé du personnage. Là, cette période va devenir canonique et intégrée à la narration officielle de la saga », remarque Mélanie Bourdaa.

De quoi restreindre les imaginaires des fans ? Probablement pas : « Les fans font du braconnage culturel, dans le sens où ils sélectionnent ce qui les intéresse dans les narrations pour créer leurs propres productions - écrites avec des fan fictions, vidéo avec du vidding, artistiques avec des fan arts.... Leur imaginaire n’est donc pas limité par les productions officielles. »

L’ancien univers étendu, rappelle Andy, avait déjà entrepris de raconter le Jedi en exil. « Dans une série de roman intitulée Last of the Jedi, un personnage croisait la route d’Obi-Wan, qui était amené à quitter Tatooine », pendant les 19 ans d’ellipse. « L’expérience a prouvé qu’on peut inventer des histoires fascinantes sur Obi-Wan. »