« Skam France » : « C’est une expérience de scénariste que je ne vivrai plus jamais », confie la scénariste Déborah Hassoun

INTERVIEW A l'occasion du lancement de la saison 10 de « Skam » sur France.tv Slash, retour sur la saison 9 avec Déborah Hassoun, directrice de collection du teen-drama

Propos recueillis par Anne Demoulin
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Anaïs, jouée par Zoé Garcia, est l'héroïne de la saison 10 de « Skam ».
Anaïs, jouée par Zoé Garcia, est l'héroïne de la saison 10 de « Skam ». — Thibault GRABHERR-FTV
  • Le premier épisode de la saison 10 de Skam France est disponible ce vendredi sur France.tv Slash.
  • Cette nouvelle saison est centrée sur Anaïs, interprétée par Zoé Garcia, et de la question du consentement, ou plutôt de son absence.
  • A cette occasion, on fait le bilan de la saison précédente avec la scénariste Déborah Hassoun, qui signe ici sa dernière saison.

Moins de trois mois après le final de la saison 9, les ados de Skam France sont de retour pour une saison 10. Cette nouvelle salve de séquences égrenées en « temps réel » , qui vont former un épisode complet à retrouver chaque vendredi à 18h sur France.tv Slash, est centrée autour d’Anaïs, interprétée par Zoé Garcia, et de la question du consentement, ou plus exactement de son absence. La série phénomène aux 310 millions de vues cumulées, écrite sous la direction de Déborah Hassoun, montre une fois encore sa capacité à s’emparer des préoccupations de la jeunesse. Avant de découvrir ce vendredi le premier épisode de cette saison 10, 20 Minutes fait bilan de la saison précédente sur France.tv Slash avec la scénariste, rencontrée à Séries Mania, qui signe ici sa dernière saison.

Comment les fans ont-ils vécu la rupture entre Maya et Lola, le couple emblématique de cette seconde MIF ?

Ils l’ont vécu comme Maya, c’était intéressant à observer. Au début, ils étaient dans la sidération comme elle, puis dans le déni, ils y ont cru au moment où il y a un rapprochement. Après, ils étaient en colère. La colère a duré longtemps. Certains ont fini par comprendre où on les emmenait et ce qu’on avait envie de raconter. On a ressenti que les fans avaient vécu émotionnellement les étapes de Maya. Il y a un moment où j’ai éteint Twitter pendant la diffusion, mais c’était l’objectif. Certains n’ont pas compris, d’autres, oui. Moi, ce que j’aime, c’est amener du débat et de la réflexion, donc je suis contente. Les chagrins d’amour, on les vit à 20 ans, mais on les analyse à 30 ans. Peut-être que certains vont y repenser dans dix ans !

La fan base de « Skam » est très active, prenez-vous en compte leurs remarques ?

C’est génial ! C’est une expérience de scénariste que je ne vivrais plus jamais ! On peut prendre en compte certaines remarques, mais c’est compliqué. Si on les prend trop en compte, c’est inhibant. Ce n’est pas intéressant d’écrire ce que les gens attendent. Si je leur donne que ce qu’ils attendent, ils vont être déçus. Je préfère presque qu’ils soient énervés qu’ils trouvent cela un peu mou. Je fais ce métier pour créer une réflexion, un débat, faire avancer, et qu’ils puissent partager leurs expériences. L’idée qu’ils débattent entre eux me plaît beaucoup.

La thématique de la rupture amoureuse peut paraître anodine face aux thématiques précédentes comme le VIH ou le déni de grossesse, ou au viol abordé dans cette nouvelle saison…

On avait envie de s’essayer à une saison qui n’était pas sociétale, avec, quand même, l’écologie en fond, qui raconte aussi quelque chose sur cette rupture. Mais, le personnage de Maya est déjà très chargé : elle a perdu ses parents à 11 ans, son père était alcoolique et conduisait la voiture, elle a été en foyer, elle s’est fait virer de sa famille d’accueil parce qu’elle est lesbienne. On ne pouvait pas lui remettre quelque chose qui lui tombait dessus. Maya n’avait jamais géré ce deuil, elle s’est bloquée et il fallait quelque chose pour la débloquer. Tout cela nous paraissait assez organique. Une rupture est une expérience vécue par beaucoup plus de gens qu’un déni de grossesse ou le VIH. Il y avait quelque chose d’universel.

Quelle est la difficulté d’avoir une thématique non sociétale en termes d’écriture ?

On est sur de l’intime avec du subjectif. Il y a toujours du subjectif dans ce que l’on écrit, mais, là, il y a quelque chose de l’ordre de l’émotionnel où certaines personnes n’ont pas traversé leur rupture de la même manière. C’est là où l’on prend le personnage et qu’on se demande pourquoi elle le traverse d’une façon aussi dure et triste ? Il fallait cela pour guérir du deuil, pour qu’elle renoue avec sa grand-mère, pour qu’elle arrête d’oublier et qu’elle se souvienne aussi des bonnes choses. Ce n’est plus une histoire universelle, c’est celle de Maya.

Au-delà de la rupture, vous traitez de la question des traumatismes, de l’angoisse…

Le takotsubo est quelque chose qui existe vraiment. C’est très mal décelé en France parce que c’est une maladie qu’on connaît peu. Il y a différents niveaux de tako-tsubo. Maya a un petit tako-tsubo, ce qui est logique par rapport à son âge. Elle a une crise d’angoisse, un état dépressif latent. Elle n’est pas dépressive, mais elle surmonte une dépression dont elle n’a pas conscience.

On a beaucoup parlé du mal-être des jeunes avec le Covid-19, il y avait tout de même une dimension sociétale…

On a écrit la saison 9 pendant le 36e confinement. On y a pensé. Le sociétal est là en effet sur l’état des jeunes aujourd’hui, même si on n’a pas joué le Covid dans la série parce que c’était trop compliqué au niveau des masques. Il y a peut-être une jeunesse qui n’y croit plus, et en même temps, on n’a jamais eu une jeunesse aussi militante aussi, avec les réseaux sociaux. Ce paradoxe est hyperintéressant, Maya représente un peu cela aussi.

Le ton de cette saison 9 était mélancolique…

Totalement. Le personnage amène cela, chaque personnage amène la tonalité de la saison. Avec Tiff, on avait vraiment un truc possible, assez frontal, de comédie. Avec Bilal et Jo, on avait quelque chose d’assez lumineux, malgré ce qui leur arrivait. Maya est un personnage très introverti, il faut lire au travers elle. C’est pour cela que les gens y projettent des choses assez différentes. Au début, on n’était pas forcément d’accord sur qui était Maya, il a fallu s’accorder. Ce n’est pas un personnage facile parce qu’en fiction, on aime bien ceux qui se racontent. C’est plus simple à écrire. La mélancolie est assurément quelque chose qui traverse ce personnage, et c’est renforcé par la mise en scène. Maya a quand même un humour un peu cynique, un peu détaché, mais si on ne pouvait pas en faire trop, sinon, ce n’était pas elle.

Et quelle est la tonalité de la saison 10 ?

La tonalité est complètement différente de la saison 9. Anaïs est l’héroïne de la saison 10, jouée par Zoey Garcia, ce personnage a une énergie assez forte. Et son énergie est l’énergie de la saison.

Que pouvez-vous nous dire sur cette saison 10 ?

On a fait en sorte de bien finir cette génération. On voulait dire au revoir à cette génération, on ne les a pas laissés de côté. Shirley [Monsarrat, la réalisatrice] et moi disons au revoir à Skam avec cette saison. S’il y a une suite, ce ne sera pas nous. On est vraiment très fières de cette saison, de ce que cela raconte et de comment cela le raconte.

Comment fait-on en tant que scénariste, plus âgée, pour rester en prise avec les préoccupations des ados et leur langage ?

J’aime cet âge-là, donc je reste connectée dans la vraie vie et sur les réseaux sociaux. Je suis beaucoup de comptes. Après, c’est un travail de scénariste classique de s’asseoir dans le métro à côté des bonnes personnes pour voir comment elles parlent. Si je faisais une fiction sur des artisans boulangers, j’irai voir des artisans boulanger, j’apprendrai le vocabulaire du pain. C’est un peu pareil. Je dois apprendre, écouter. Dans l’éventualité où un mot dérange les comédiens, ils peuvent le changer. Après, on ne met pas trop d’argot dans les dialogues parce que cela se démode vite. On en met quand cela a du sens avec le personnage, mais il ne faut pas en abuser. J’aimerais qu’on puisse regarder la série dans dix ans et qu’elle ne fasse pas ringarde.