CanneSeries : « Une bonne série, pour moi, c’est un univers dans lequel on a envie de rester », selon Fanny Herrero

INTERVIEW Fanny Herrero, la créatrice de « Dix pour cent » et « Drôle » préside le jury du festival CanneSeries

Propos recueillis par Anne Demoulin
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La présidente du jury de CanneSeries, Fanny Herrero.
La présidente du jury de CanneSeries, Fanny Herrero. — Valentina Claret/CANNESERIES

Elle est la première française à présider le jury long format du festival CanneSeries. La showrunneuse Fanny Herrero, créatrice de Dix pour cent et de Drôle, que 20 Minutes a rencontré sur la Croisette, revient sur son rôle de présidente du jury, sur la réception de Drôle et sur la place des scénaristes dans le monde de la création sérielle.

Qu’est-ce que cela représente pour vous d’être la présidente du jury format long de Cannes ?

C’est un grand honneur, une grande fierté. J’étais même surprise qu’on me le propose parce que je sais que d’habitude il propose toujours à des créateurs de séries, mais plutôt à des étrangers. C’est un, et je sais que le succès et la renommée internationale de Dix pour cent y sont pour quelque chose. Enfin, j’imagine que c’est aussi ça que je représente et j’en suis très fière. Sur le coup, je me disais, c’est trop gros pour moi. Maintenant je suis heureuse d’être là et d’en profiter.

Quelle est l’importance d’un festival comme CanneSeries pour une série ?

Des festivals de séries comme CanneSeries ou Séries Mania, il y en a très peu dans le monde, on a la chance d’en avoir désormais deux en France, dont CanneSeries, qui, de plus en plus, s’installe et prend du relief. C’est important parce que cela permet de célébrer tous ensemble l’art de la série, et j’emploie ce mot à dessin. Les festivals permettent d’affirmer que ce n’est pas seulement une industrie et un divertissement, mais peut-être aussi de l’art. Un festival sert à montrer ça, dans sa diversité. C’est important puisque cela crée un objectif. À présent, dans le milieu, un peu comme le Festival de Cannes pour les films, on se demande si on sera prêt pour tel ou tel festival parce que c’est un honneur d’être possiblement en compétition. Cela crée donc une émulation, et pour les séries en sélection, c’est évidemment l’occasion d’être vues. Un prix peut aussi ouvrir un marché. Ce matin, on a vu une série danoise, une série italienne, une série belge, ce sont des séries qui s’adressent à leurs propres marchés. Peuvent-elles ou pas franchir les frontières, c’est aussi de cela dont on parle ici.

Sur quels critères peut-on juger une série ? Face à une offre pléthorique de série, qu’est-ce qui fait une bonne série ?

On en parlera avec les membres du jury. Je ne prétends pas détenir une vérité. J’ai ma compétence d’autrice et de showrunneuse. Ces quinze ans d’expérience m’aident évidemment à pouvoir juger. Mais j’ai aussi mon avis de spectatrice et d’être humain. Ce qui fait une bonne série, pour moi, c’est d’abord un monde, un univers ou une arène dans laquelle on a envie de rester, plus d’une heure trente ou deux heures, ce qui serait un format de film. La série propose quelque chose qui peut durer et dans lequel on va avoir envie d’être, quel que soit le genre. Cela repose beaucoup sur l’écriture et sur les personnages. S’attache-t-on à eux ? A-t-on de l’empathie pour eux ? A-t-on envie de savoir ce qui va leur arriver ? Est-ce qu’il y a suffisamment de matière narrative pour nous entraîner sur plusieurs épisodes ? Les histoires sont-elles suffisamment riches narrativement avec des enjeux suffisamment forts ? Fort, cela ne veut pas dire un pistolet sur la tempe, cela peut être des choses très intimes, mais qui sont fortes pour le personnage et qui fait qu’à la fin d’un épisode ou deux, on est accroché et qu’on désire savoir ce qui va arriver à ces gens.

« Drôle » est actuellement dans le top 10 de Netflix, comment avez-vous ressenti l’accueil réservé à la série ? Y a-t-il eu des réactions qui vous ont surprises, touchées ou émues ?

La sortie de Drôle a été un moment vraiment incroyable à plein d’égards. Pour moi, c’était aussi un moment important, l’après Dix pour cent, et de réussir à proposer quelque chose de différent, de personnel et de montrer d’une certaine manière que je peux faire autre chose. Je peux creuser un sillon assez personnel. Les retours m’ont conforté là-dedans, ça m’a fait évidemment extrêmement plaisir d’avoir une presse très favorable. Les réactions étaient aussi enthousiastes dans le métier. Et puis, tous ces messages incroyables de gens que je ne connais pas. Je ne sais pas ce que cela représente en termes d’audience, mais l’important était de sentir que cela avait touché les gens. Le message qui m’a le plus touché est celui d’un jeune homme que je ne connais pas, mais dont je vois juste grâce à son prénom, son nom et à sa photo de profil qu’il est d’origine maghrébine. Il m’a dit : « Merci de nous représenter enfin de cette façon-là, d’une façon douce, tendre, digne et bienveillante, sans tomber dans les clichés. Merci de représenter une jeunesse française issue de l’immigration sans caricature. » Cela me touche beaucoup parce que, précisément, c’était important.

Avez-vous envie d’écrire une saison 2 de « Drôle » ?

Oui, bien sûr. Mes coauteurs et moi, on a envie de continuer à suivre les personnages, de les confronter à la difficulté de ce métier, à leur vocation, à leur choix de vie. Donc, oui, on travaille pour ça en tout cas.

Avec la reconnaissance mondiale de « Dix pour cent », êtes-vous tenté par une carrière à Hollywood ?

Jusqu’à présent, pas vraiment. J’avais envie d’être à ma place dans mon pays, dans ma langue, dans mon écosystème. Cela prend du temps aussi de maîtriser son environnement, ses propres outils. C’est un peu le chemin d’une vie, on n’y arrive jamais totalement. J’avais envie aussi de parler de mon pays, de ce que je ressens. Parce qu’une série entraîne une autre et que Drôle est une série très française, intimiste et existentielle. Mais récemment, je me suis dit : « Et si le coup d’après était quelque chose de plus ample, sur d’autres thématiques, quelque chose de plus faisable aux États-Unis où les budgets sont plus importants ? » Pour l’instant, c’est très ouvert, mais en tout cas, récemment, je me suis dit que serait possible et excitant ! Donc, on verra ce qui se passera.

Un an après le mouvement Paroles de scénaristes, le monde de la fiction française a-t-il changé ?

Le ras-le-bol des scénaristes s’est exprimé de façon individuelle, syndicale, et sur les réseaux sociaux, avec Paroles de scénaristes, dans des négociations, dans des interviews, etc. Chacun a un peu joué sa partition de manière différente avec des armes différentes. Il se trouve que, en plus, l’écosystème change parce qu’il y a un tel besoin de séries, de fictions. En France, tout bouge puisque les chaînes traditionnelles sont aussi bousculées par l’arrivée des plateformes. Cela fait bouger les lignes et cela crée une demande. Il y a désormais un peu une unanimité pour dire que la série est un art du récit. Du coup, le scénariste est un poste vraiment clé. Cela fait monter la cote, je ne parle forcément d’argent, mais de position symbolique. Les producteurs se rendent compte que le nerf de la guerre, c’est quand même d’avoir une bonne écriture. Après Dix pour cent, Netflix est venu me chercher...

Quel regard portez-vous aujourd’hui sur les séries françaises ?

Plus il y a de demandes, plus cela crée de l’exigence. Du coup, les séries sont bonnes et cela draine aussi plein de gens qui ont envie de faire ce métier. Des gens qui se disent que c’est possible de s’y exprimer, de développer des choses singulières. C’est un cercle assez vertueux. Les gens de ma génération ont été biberonnés aux grandes séries américaines et cela crée aussi une génération de gens avec un œil plus aiguisé, et ceux qui arrivent derrière nous, encore plus. Le niveau a monté collectivement.

Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui voudrait se lancer dans l’écriture de séries ?

Je conseillerai de regarder beaucoup de séries, d’apprendre en écrivant, de se confronter à ce qu’est un scénario, et d’être très ouvert sur le monde qui nous entoure.