« Inventing Anna » : Pourquoi les enquêtes journalistiques inspirent-elles de plus en plus de séries ?

ADAPTATION Comme la nouvelle série de Shonda Rhimes, « Inventing Anna » sur Netflix, de plus en plus de fictions sont des adaptations d’articles de presse

Anne Demoulin
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Anna Chlumsky joue Vivian Kent, un personnage inspiré de la journaliste du New York Magazine Jessica Pressler, dont l'article est à la base d?« Inventing Anna ».
Anna Chlumsky joue Vivian Kent, un personnage inspiré de la journaliste du New York Magazine Jessica Pressler, dont l'article est à la base d?« Inventing Anna ». — Nicole Rivelli/Netflix
  • Shonda Rhimes a coécrit sa nouvelle série, Inventing Anna, disponible sur Netflix, avec la journaliste Jessica Pressler.
  • L’histoire racontée par la série est l’adaptation d’un article de Jessica Pressler paru dans le New York Magazine.
  • Pourquoi de plus en plus de séries s’inspirent-elles d’article de presse ? Réponse avec Franck Annese, le patron de So Press et Pierre Boisson, l’un des quatre rédacteurs à l’origine de l’enquête sur Xavier Dupont de Ligonnès, en cours d’adaptation en série.

On ne compte plus les intrigues de séries inspirées d’une histoire vraie. Dans Inventing Anna, disponible sur  Netflix depuis vendredi, l’ex-vedette de Veep Anna Chlumsky incarne Vivian Kent, une journaliste en quête d’une bonne histoire, qui va s’intéresser à Anna Delvey, jeune femme russe qui a escroqué de jeunes new-yorkais faisant partie de la haute société. Vivian Kent est un personnage inspiré de la journaliste du New York Magazine Jessica Pressler, dont l’article « How Anna Delvey Tricked New York’s Party People » (« Comment Anna Delvey a trompé les fêtards New-Yorkais ? »), est à la base de cette nouvelle série qu’elle cosigne avec la superstar productrice  Shonda Rhimes (Grey’s Anatomy, How to Get Away with Murder, La Chronique de Bridgerton). Pourquoi les enquêtes journalistiques inspirent de plus en plus de séries ?

Les faits divers ont toujours inspiré la fiction. Au début des années 1930, le cinéaste Fritz Lang s’inspire de l’affaire Peter Kürten, surnommé le vampire de Düsseldorf, pour M le maudit. En 1976, Alan J. Pakula adapte pour le grand écran le livre des journalistes du Washington Post Bob Woodward et Carl Bernstein paru en 1974 pour Les Hommes du président.

Les articles de presse, matière à fiction

Fait nouveau dans le domaine des séries télévisées, l’article de presse dont est inspirée l’histoire racontée dans la fiction est mentionné au générique et le journaliste qui a mené l’enquête participe souvent à l’écriture du scénario.

Pam & Tommy, disponible sur Disney+, est l’adaptation d’un article de presse, signé Amanda Chicago Lewis, paru le 22 décembre 2014 dans les colonnes du magazine américain Rolling Stones.

Dr Death, disponible sur Starzplay, s’appuie sur une enquête initialement retranscrite sous la forme d’un podcast du même nom, dont la version française s’intitule  Dr LaMort, qui relate l’affaire Christopher Duntsch, chirurgien malveillant ayant fait plus d’une trentaine de victimes, dont deux morts.

Home Before Dark, disponible sur Apple TV+, est une série librement inspirée par la vie et des investigations d’Hilde Lisiak, la plus jeune membre de la Société américaine des journalistes professionnels.

Unbelievable, disponible sur Netflix, est l’adaptation d’une enquête journalistique, publiée en 2015 et auréolée du prix Pulitzer, retraçant les enquêtes menées par deux détectives du Colorado en 2011. Les journalistes récompensés ont d’ailleurs planché comme consultants sur le scénario de la série, très fidèle à la réalité.

Dirty John, qui suit l’histoire du sociopathe John Meehan, a été raconté à l’origine dans un podcast d’une journaliste d’investigation du Los Angeles Times. Et The Girl from Plainville, série portée par Elle Fanning, à découvrir prochainement sur Starzplay, sera l’adaptation d’un article de Jesse Barron, paru dans Esquirre.

Society prépare l’adaptation de son enquête à succès sur Xavier Dupont de Ligonnès. So Press, l’éditeur du magazine, a signé un partenariat avec Federation Entertainment afin de cofinancer et de décliner à l’écran de prochaines enquêtes. « Le deal que l’on a fait avec Fédération, c’est une première, personne n’avait fait cela en France avant et personne depuis je crois », commente Franck Annese, le patron de So Press

Les plateformes de streaming, en manque de bonnes histoires

Pourquoi tant d’enquêtes journalistiques se retrouvent sur nos petits écrans ? « Il y a un vrai appétit des plateformes pour ce genre d’histoire et le volume de production actuel demande énormément d’histoires. Et la meilleure façon d’en trouver, c’est encore d’aller chercher là où elles existent, c’est-à-dire dans la réalité », analyse Pierre Boisson, l’un des quatre rédacteurs à l’origine de l’enquête sur Xavier Dupont de Ligonnès dans le magazine Society. Et de rappeler : « Tous les grands récits de non-fiction donnent en général de bonnes adaptations, parce que ce sont de bonnes histoires. »

Autre raison invoquée par le journaliste, « les articles de non-fiction au long cours ont plus de résonance et trouvent plus de supports dans la presse. Ils étaient un moment en désuétude et sont désormais revalorisés. Cela donne de la matière à des fictions puisque ce sont des articles fouillés dans lesquels on aborde l’information de façon totalement différente. »

Autre avantage pour les producteurs de fiction, une investigation menée par des journalistes confirmés, « ce sont des frais plus importants que les frais de développement d’un scénario original parfois », note encore Franck Annese.

Les journalistes, des scénaristes en puissance

On demande de plus en plus aux journalistes de faire attention, non seulement aux faits, mais aussi au « storytelling », c’est-à-dire à la façon de raconter les histoires qu’ils rapportent. Une culture journalistique très présente dans les médias américains et dans certains magazines en France, qui adoptent des formats au long cours comme chez So Press.

« Il y a les informations et la rigueur journalistique, mais ce qu’on aime faire, c’est raconter des histoires. Quand on a écrit l’article sur Xavier Dupont de Ligonnès, toutes les questions que l’on se pose aujourd’hui sur le scénario, ce sont des questions autour qu’on s’est déjà posées, même si cela ne veut pas dire qu’on va les résoudre de la même manière pour une fiction télé », explique Pierre Boisson, qui a tout naturellement été choisi pour adapter avec un coscénariste son enquête pour le petit écran. « On gagne du temps, de la qualité, de l’intelligence de récit en s’appuyant sur celui qui a mené l’enquête », estime Franck Annese.

Pour le journaliste devenu scénariste, le travail d’adaptation pour le petit écran repose sur les « mêmes ressorts de narration ». « Dans la matrice des journalistes chez So Press, il y a une propension à penser récit, histoire, personnages et des ressorts qu’on utilise dans les scénarios. Du coup, c’est assez naturel », renchérit Franck Annese.

De nombreux journalistes sont devenus scénaristes. Avant de créer The Wire ou Treme, David Simon a passé douze années au sein de la rédaction du Baltimore Sun. « Il n’a pas quitté un camp pour un autre, les deux camps sont conciliables », commente Pierre Boisson.

« Nous sommes restés des journalistes dans nos veines et nos âmes. C’est une profession sacrée, elle nous manque chaque jour. Ce que nous souhaitons en faisant de la fiction, c’est obtenir un public plus large et d’une manière plus émotionnelle qu’avec un documentaire », confiait à 20 Minutes les scénaristes et anciens journalistes Ron Leshem (Euphoria) et Amit Cohen (False Flag), à l’occasion du lancement de leur série No Man’s Land sur Arte.

La vérité, pierre angulaire de la fiction du réel

Quel intérêt de voir une fiction sur une enquête journalistique qu’on connait déjà ? « La même histoire peut être racontée de deux façons différentes et être aussi passionnantes l’une que l’autre », se réjouit Pierre Boisson. Et d’ajouter : « Dans un format télévisuel, l’histoire est plus incarnée, du coup, on va plus vivre l’histoire au travers des personnages qu’en lisant une enquête. » « On peut aussi mettre des choses qui sont vraies et qu’on n’a pas pu mettre dans l’enquête », ajoute Franck Annese.

Les fictions inspirées d’histoire réelles posent aussi des problèmes que les fictions classiques ne posent pas. A Séries Mania, la grande reporter Florence Aubenas, mettait en garde au sujet de la fiction de TF1 Une Affaire française : « Les intentions doivent être très clairement affichées. Oui, c’est l’affaire Gregory, non, ce n’est pas l’affaire Grégory. Souvent, on prend des histoires vraies où il y a aussi un enjeu d’innocence et de culpabilité, des enjeux judiciaires. Il ne faut pas plaisanter avec cela. On parle de personnes réelles, de statut judiciaire, de "est-ce qu’on est coupable ou innocent ?" Là, il faut qu’il y ait des lignes rouges assez clairement tracées. »

Quand on s’appuie sur des personnes et des faits réels, « on ne peut pas inventer tout et n’importe quoi sur nos personnages », abonde Franck Annese. Reste un autre challenge de ces fictions du réel : « Garantir la meilleure fiction possible », conclut le patron de So Press.