« HP » et « Hippocrate », deux séries médicales françaises au chevet d’un hôpital public malade

SANTE « HP », dont la saison 2 s’achève ce jeudi sur OCS, et « Hippocrate » décrivent un système hospitalier en pleine crise

Anne Demoulin
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Jimmy (Raphaël Quenard) et Sheila (Tiphaine Daviot), les internes de «HP».
Jimmy (Raphaël Quenard) et Sheila (Tiphaine Daviot), les internes de «HP». — Lincoln TV
  • OCS Max diffuse ce jeudi à 18h50 les derniers épisodes de la saison 2 de la série médicale HP.
  • Alors que Hippocrate sur Canal+ dressait le portrait d’un hôpital qui coule, HP décrit un hôpital psychiatrique qui disjoncte.
  • Comment ses deux séries médicales françaises reflètent un système de santé à bout ?

D’un côté, le portrait d’un hôpital qui coule, de l’autre, celui d’un hôpital psychiatrique qui disjoncte. Hippocrate, création originale de Canal+ et HP, série OCS signature, suivent toutes deux le quotidien d’internes, la première au sein du service de médecine interne, la seconde, au sein d’un service psychiatrique. Après la fermeture de l’hôpital dans Nina en raison de coupes budgétaires, ces deux séries médicales françaises se font étrangement écho en décryptant en saison 2 la crise de l’hôpital public dans l’Hexagone. A l’occasion de la diffusion des derniers épisodes de la saison 2 d’HP sur OCS Max à 18h50, comment ses deux séries décrivent un système de santé à bout ?

Au début de la saison 2 de Hippocrate, écrite avant le début de la crise sanitaire, une rupture de canalisation oblige le service des urgences de l’hôpital Raymond Poincaré à se replier dans le service de médecine interne. « Une métaphore de l’hôpital qui coule », concède Thomas Lilti, le créateur de la série, avec lequel 20 Minutes s’est entretenu lors d’une conférence de presse organisée par la chaîne cryptée.

« L’actualité était en train d’exploser ma fiction »

Un thème qui s’est imposé naturellement à l’ancien médecin devenu scénariste : « pendant le confinement, je me suis demandé si ce que je racontais était toujours d’actualité ou si l’actualité était en train d’exploser ma fiction. Je suis retourné un peu travailler à l’hôpital pendant la crise sanitaire et je me suis rendu compte que j’étais profondément dans l’actualité de raconter l’état de l’hôpital juste avant l’arrivée de cette crise. »

La saison 2 d’HP s’ouvre sur l’arrivée d’« une nouvelle circulaire du ministère » exigeant de « calculer le budget de chaque service au réel en fonction des actes effectués ». Une mesure avec des « effets pervers » qui « incite les soignants à multiplier les actes », encourageant les médecins à privilégier les « patients rentables » aux internements de courte durée. « Cette problématique est venue de ce que nous racontaient les soignants », explique Angela Soupe, cocréatrice d’HP, que 20 Minutes a rencontré lors du dernier Festival de la fiction TV de La Rochelle.

En montage parallèle, un malade enfile une blouse et se prend pour un médecin qui reçoit des patients. Cette réforme kafkaïenne va plonger le service dans l’absurdité et la folie. « On avait ce désir de montrer l’hôpital en crise. Notre ligne directrice était comment peut-on rester humain dans des conditions inhumaines », raconte Sarah Santamaria-Mertens, cocréatrice de la série.

Si HP et Hippocrate semblent dialoguer, c’est parce qu’elles collent à la réalité. Une hybridation entre réel et fiction accentuée par la crise du Covid-19. « Le regard des spectateurs sur cette saison va être différent. La santé et le monde de l’hôpital sont rentrés dans notre quotidien depuis un an », estime Thomas Lilti.

« Des moyens qui ne sont pas les bons pour faire face »

Sheila (Tiphaine Daviot), jeune interne en psychiatrie, réussira-t-elle à rester humaine dans un système qui ne l’est plus ? « La psychiatrie repose sur l’humain. Le fait de ne plus pouvoir être humain au quotidien impacte vraiment les patients, leur façon de faire leur métier et la trajectoire des personnages », poursuit Angela Soupe.

Autour de Sheila, une cheffe au bord de la crise de nerfs (Marie-Sohna Condé), Jimmy (Raphaël Quenard), son co-interne interné à la suite d’un burn-out en fin de saison précédente, et une figure tutélaire, le professeur VDB (Eric Naggar) en pleine dépression.

« Cet homme a besoin d’être isolé dans sa caravane et d’un certain niveau d’alcool pour affronter le travail du quotidien. La seule chose à laquelle il se raccroche, c’est faire son métier jusqu’au bout, honnêtement. C’est ce qui le tient encore debout », résume Éric Naggar. Dans les couloirs de l’hôpital, les néons clignotent, les murs sont décrépis, les peintures s’effritent. « Tout tombe en ruine », déplore Sarah Santamaria-Mertens.

Dans la saison 2 de Hippocrate, « les urgences sont rapatriées dans le service de médecine générale où travaillent nos personnages principaux, qui se retrouvent une fois de plus en première ligne dans un service pas adapté, avec un personnel soignant pas préparé, et des moyens qui ne sont pas les bons pour faire face à une situation difficile », résume Thomas Lilti.

Et de poursuivre : « Ce que le public a découvert pendant la crise sanitaire, c’est-à-dire ces soignants au bord de la rupture, ce mal-être, cet hôpital qui se délite, et cet énorme élan d’humanité qu’on peut connaître à l’hôpital, l’abnégation des soignants, leur opiniâtreté à essayer d’aider les autres, etc. Ce courage qu’on a pu applaudir le soir. C’est ce que j’essaye de raconter dans cette saison. »

« Il y a énormément de suicides chez les internes »

Avec un professeur VDB en train de glisser, un interne interné et un interné qui joue les médecins, « les digues entre personnel soignant et patients craquent », constate le producteur Marc Missonnier. HP pointe ainsi habilement le profond mal être des soignants qui subissent la pression des sous-effectifs chroniques.

« Ils ne remplacent pas les ampoules défectueuses, alors les internes qui ont grillé… », soupire le professeur VDB. « Cela reflète une vérité. Il y a énormément de suicides chez les internes et certains se retrouvent aussi à faire des burn-out. Et cela glisse assez facilement », rappelle Tiphaine Daviot.

La santé mentale est aussi au cœur de la saison 2 de Hippocrate. « La maladie mentale reflète le mal-être des soignants, qui eux-mêmes se sentent impuissants face à la maladie mentale et sont contaminés par le trouble psychiatrique », analyse Thomas Lilti.

Les soignants de Hippocrate sont aussi au bout du rouleau. « On ne prend pas soin de nos soignants. Le moral et l’état de santé physique et mental des soignants sont abîmés », déplore Thomas Lilti. Igor, « jeune interne extrêmement doué et très sympathique », est l’un des piliers de cette saison. « Il est sous l’eau, il n’y arrive plus. Il est en souffrance et commence à faire des erreurs », annonce Thomas Lilti. Et de déplorer : « On met les jeunes soignants dans une situation où ils ne peuvent qu’échouer parce qu’ils ne sont pas armés pour y arriver, et ensuite, on leur reproche d’échouer. »

« C’est un peu politique »

« Derrière cela, il y a l’envie de dire – là, c’est un peu politique, mais la série est engagée de ce point de vue là : 1. L’hôpital public ne sait pas bien prendre en charge la maladie mentale et ne prend pas bien soin de ces malades 2. On ne prend pas soin de nos soignants. On essaye de raconter cela tout en restant romanesque. Mais il y a ce sous texte dans la série », admet Thomas Lilti.

Dans HP, face au profond malaise du personnel soignant, la direction de l’hôpital propose un atelier de chorale. « Enfiler cette blouse avec ce qui se passe, ce n’est pas anodin. Cela fait prendre conscience du métier terriblement important que font ces gens et qui ne sont pas du tout valorisés, comme tant d’autres. HP est éminemment politique », estime Tiphaine Daviot. Et de conclure : « Le système marche sur la tête et ce serait bien que cela change. Si on peut sensibiliser là-dessus. ».