CanneSeries :  « L’inclusivité est le message de "Sex Education" », raconte la créatrice Laurie Nunn

INTERVIEW Rencontre à CanneSeries avec Laurie Nunn, la créatrice de la série « Sex Education »

Propos recueillis par Anne Demoulin
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Laurie Nunn, la créatrice de « Sex Education » a reçu le prix le prix Konbini de l?engagement à CanneSeries.
Laurie Nunn, la créatrice de « Sex Education » a reçu le prix le prix Konbini de l?engagement à CanneSeries. — Olivier Vigerie/CanneSeries

Elle était loin d’imaginer un tel engouement ! Autrice de trois courts métrages entre 2007 et 2016, Laurie Nunn a signé avec sa première série, Sex Education, l’un des plus gros succès de Netflix. En 2019, la première saison du teen-show rassemble plus de 40 millions de spectateurs, captant un public qui va bien au-delà de sa cible. L’accueil critique est tout aussi dithyrambique. Lancée le 17 septembre, la saison 3 des aventures de l’apprenti sexologue Otis Millburn et des lycéens de Moordale figure toujours dans le top 10 des séries les plus regardées sur la plateforme de Los Gatos. Rencontre avec la créatrice, qui a reçu le prix Konbini de l’engagement à l’occasion du festival CanneSeries, qui n’en revient toujours pas.

Pensez-vous que les séries télé peuvent faire évoluer les mentalités ?

Oui, je le pense. La télé peut faire un énorme changement surtout maintenant que nous avons ces grandes plateformes de streaming et que les séries sont diffusées à l’échelle mondiale. Il y a quelque chose de très fédérateur quand tout d’un coup tout le monde se met à regarder une série, comme ce qui vient de se passer avec la série coréenne Squid Game. Les histoires que l’on raconte peuvent changer les choses, la façon dont on se sent. C’est pour cela qu’on veut entendre des histoires. Et la télé, c’est juste raconter des histoires.

Et quel impact souhaitez-vous que « Sex Education » ait sur la société ?

Ce que je voulais faire avec Sex Education était de corriger certaines des choses que j’ai subies quand j’étais plus jeune en raison de la très mauvaise éducation sexuelle que j’ai reçue à l’école. Je pense que cela concerne beaucoup de gens. Certaines choses changent, mais ce n’est toujours pas terrible. Nous avons besoin de plus d’éducation sexuelle LGBTQ + dans les écoles, j’aimerais aussi qu’on mette aussi l’accent sur le désir et le plaisir féminin. J’espère que Sex Education permet de lancer cette discussion, même si ce n’est que dans une faible mesure. C’est ce que j’aimerais que les gens retiennent de la série.

Pourtant, vous doutiez du succès de la série avant son lancement ?

J’avais vraiment l’impression que c’était exagéré. L’idée d’un adolescent apprenti sexologue donnant des conseils dans les toilettes demande au public un acte de foi. Je ne savais pas si les gens seraient prêts à accepter cela… La réaction des spectateurs a été une vraie bonne surprise. Et cela continue. Le fait que les gens réagissent toujours si bien en saison 3 me semble encore très surréaliste.

Avec cet immense succès et ce prix de l’engagement, vous sentez-vous responsable vis-à-vis des plus jeunes ?

Tout d’abord, c’était vraiment formidable de recevoir ce prix. J’ai définitivement un sentiment de responsabilité. Dans la série, nous abordons des sujets vraiment sensibles et représentons des personnes très diverses, il s’agit de concilier ces représentations et de s’assurer que nous transmettons des informations utiles et saines, que nous ne faisons rien à l’envers et que nous ne tombons pas dans les clichés. Mais vous savez, c’est de la télévision et les personnages sont caractérisés, donc je dois juste essayer de sortir de mon esprit l’élément plus ou moins politique de la chose et vraiment me concentrer sur ce qui est le mieux pour ces personnages et ce qui va constituer une histoire drôle et divertissante.

Quelles ont été les réactions face à la série qui vous ont le plus touché ?

J’ai été ravie des retours que nous avons eus à l’occasion de la saison 3 au sujet de Cal. C’est le premier personnage non-binaire de la série, avec Layla, qui apparaît aussi dans cette saison 3. C’était vraiment génial de voir comment cela a résonné chez certaines personnes de la communauté non-binaire. C’était agréable d’entendre qu’ils estimaient que c’était une représentation juste et positive.

Quels sont les sujets les plus difficiles à traiter jusqu’à présent ?

Pour être honnête, la plupart de ceux qu’on a abordés. Ce sont des sujets sensibles. Prenez par exemple le personnage de Cal en saison 3, ce personnage représente un groupe de personnes qui se battent actuellement pour la reconnaissance de leurs droits, qui se battent pour être vus et entendus. Il était crucial d’avoir une bonne intrigue. Nous avons travaillé avec des consultants, cela a suscité beaucoup de discussions afin de se rapprocher petit à petit de ce que nous voulions dire sur cette thématique, tout en nous assurant que Cal soit un personnage intéressant à part entière, et qu’il ne soit pas défini par son identité.

La trajectoire du personnage d’Adam est incroyable sur ces trois saisons. Quelle est votre plus grande satisfaction en termes de narration sur ces trois saisons ?

Je suis aussi très fière de la trajectoire d’Adam ! J’ai toujours aimé ce personnage et j’ai toujours senti qu’il était très proche de mon cœur parce qu’il représente beaucoup d’hommes que j’ai côtoyés dans ma vie et qui pourraient vraiment prendre une très mauvaise voie et à bien des égards… Des hommes qui sont justes le produit de leur enfance, qui n’ont pas reçu assez d’affection et à qui on n’a pas dit qu’ils pouvaient être en contact avec leurs émotions. J’ai eu beaucoup de chance d’avoir trois saisons pour explorer cela, j’avais besoin pour Adam d’une intrigue à combustion lente. C’est vraiment gratifiant de le voir commencer à se débarrasser de certaines des couches de sa carapace. Il a encore beaucoup de rage en lui, nous écrivons la saison 4 en ce moment et il sera intéressant de voir quelle sera sa prochaine étape parce que je ne pense pas qu’il soit complètement remis, il est encore un peu brisé. Mais oui, je suis très fier de cette intrigue !

Quels sont les thèmes que vous souhaitez explorer la prochaine saison ?

Oh mon Dieu, il y a tellement de sujets que je souhaite explorer ! En salle d’écriture, on travaille avec un grand tableau où l’on note les histoires de sexe de la semaine. Il y en tellement en trois ans que nous n’avons pas pu traiter parce qu’il faut s’assurer que cela s’intègre naturellement dans l’histoire et avoir le bon personnage pour l’aborder.

Est-ce vrai qu’au départ Otis aurait dû être un personnage féminin ?

Otis n’a jamais été un personnage féminin ! Je ne sais pas d’où cela sort, mais on me pose souvent cette question. Je crois que cela vient d’une interview où j’ai dit que j’avais eu une discussion à un moment donné avec le producteur au cours de laquelle nous nous sommes demandé, parce que je suis une femme scénariste, si Otis devait être un garçon. Cela a juste fait l’objet d’une discussion où j’ai compris qu’il était important qu’une femme puisse écrire sur des hommes. Il y a des choses que je veux dire dans la série sur la masculinité toxique et sur comment les jeunes hommes deviennent des hommes bons ? Il y a un point de vue assez féminin sur ce sujet, c’est pourquoi je pense que Otis doit être un garçon. En tout cas, sur le scénario, il n’a jamais été une fille !

Cela résonne beaucoup avec les débats actuels : est-ce qu’un scénariste blanc peut écrire une histoire sur des personnages de couleur, etc. Quelle est votre position sur cette question ?

Il est extrêmement important que les personnages ayant un certain vécu soient écrits par des personnes qui comprennent ce vécu. En ce qui concerne Sex Education, évidemment je dirige l’écriture de la série, mais ma salle d’écriture est très inclusive. Elle est pleine de gens différents : principalement des femmes, c’est aussi très queer et il y a aussi dans l’équipe des auteurs de couleur. Nous travaillons aussi avec beaucoup de consultants qui se retrouvent dans toute la palette de personnages. Evidemment, l’empathie peut vous amener à un certain endroit, mais il y a des spécificités, qu’on ne peut pas connaître à moins de l’avoir vécu, par conséquent, on a besoin d’avoir des conversations très approfondies sur certains sujets afin de pouvoir écrire dessus.

Certains pensent que Netflix impose aux créateurs une sorte de cahier des charges, notamment en matière d’inclusivité…

Non, c’est absurde ! Netflix, dans sa façon de travailler avec les créateurs, est évidemment ƒƒle chef de file créatif. Ils sont très impliqués dans les projets et participent aux discussions. Ils veulent surtout le meilleur pour la série. L’inclusivité est au centre de Sex Education… Je suppose que c’est le message de la série, Netflix a toujours soutenu cela, mais ils n’ont pas été prescripteurs.

Qu’aimeriez-vous que les adolescents qui regardent aujourd’hui « Sex Education » disent de la série dans vingt ans ?

Oh mon Dieu ! Ils regarderont probablement en arrière et se diront que c’est insipide… J’espère que la série aura ouvert les portes à la discussion et que ces jeunes gens la poursuivront en racontant leurs propres histoires. Oui, c’est cela que j’espère !