« Succession » : Comment la série de HBO revisite avec brio les tragédies de Shakespeare

TRAGEDIE La force de « Succession », qui fait son retour ce lundi à 20h40 sur OCS, tient notamment à sa capacité à emprunter et moderniser les grandes tragédies shakespeariennes

Anne Demoulin
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Jeremy Strong campe Kendall Roy dans la saison 3 de « Succession ».
Jeremy Strong campe Kendall Roy dans la saison 3 de « Succession ». — HBO
  • Succession fait son retour ce lundi à 20h40 sur OCS en US+24.
  • Cette saison 3 oppose le patriarche Logan Roy (Brian Cox), qui dirige toujours d’une main de fer son empire médiatique Waystar Royco, à son fils Kendall, qui brigue le fauteuil paternel.
  • Une histoire séculaire… écrite par Shakespeare, notamment dans Le Roi Lear…

[Attention si vous n'avez pas vu les deux premières saisons de Succession, cet article en divulgâche certains éléments]

Une saison 3 très attendue, retardée par la pandémie. Succession fait son retour ce lundi à 20h40 sur OCS en US +24, deux ans après le cliffhanger de la saison 2 où Kendall Roy (Jeremy Strong) trahissait son père lors d’une conférence de presse, le qualifiant de « présence maléfique, de harceleur et de menteur », devant un parterre de journalistes médusés. Le parricide a eu lieu, Kendall a tué le père. La saison 3 du drame (ou plutôt de la comédie féroce) de HBO va donc opposer le self-made-man Logan Roy (Brian Cox), 80 ans, qui dirige toujours d’une main de fer son empire médiatique Waystar Royco à son fils Kendall, qui brigue le fauteuil paternel. Une histoire séculaire : « Qu’il est plus aigu que la dent d’un serpent – D’avoir un enfant ingrat », écrivait Shakespeare dans Le Roi Lear en 1606.

Même si les Roy ont été comparés à certaines des familles les plus puissantes de la fiction (les Ewing de Dallas, les Bluth de Arrested Development, les Lannister de Game of Thrones, les Lyon de Empire) et de la vie réelle (les Murdoch, les Kennedy, les Redstone, les Trump, les Windsor), Succession rejoue les plus belles pages du Roi Lear, de Macbeth ou d’Hamlet. Et si nous étions obsédés par les Roys grâce à Shakespeare ?

Logan, un roi Lear évident

Logan Roy se définit comme un fan de Shakespeare : « Here’s my favorite line from Shakespeare : “Take the fucking money” (« Voici ma réplique préférée de Shakespeare : “Prends le putain d’argent” » ) », dira-t-il en clin d’œil dans l’épisode 5 de la saison 2.  « On retrouve dans ce rôle des éléments du Roi Lear de Shakespeare », avait expliqué Brian Cox à 20 Minutes lors de la première du nouveau fleuron de HBO  au festival Séries Mania en 2018. Un personnage que l’acteur britannique connaît bien puisqu’il l’a incarné plus de 150 fois, selon sa propre estimation.

En saison 1, Logan Roy, homme au crépuscule de sa vie, laisse entendre à ses quatre enfants qu’il se retire des affaires, comme le roi Lear. Logan a beaucoup en commun avec le monarque vieillissant de Shakespeare : c’est un tyran irascible dont les cibles les plus fréquentes sont ses enfants. Dans ses efforts pour garder l’empire qu’il a construit dans la famille, il semble attendre qu’un d’eux prouve sa valeur. Alors que l’opinion erronée sur ses filles conduit le roi Lear à sa perte et à la leur, les plans de succession aléatoires de Logan Roy jettent une famille déjà dysfonctionnelle dans le chaos.

Kendall, une version moderne d’Hamlet

Héritier présomptif du clan Roy, Kendall a été élevé dans le seul but de reprendre l’entreprise familiale. Il représente donc la version moderne d’Hamlet. « J’ai toujours voulu jouer Hamlet, et je n’y arriverai peut-être pas, mais je sens qu’il est incorporé à Kendall, avec cette volonté contrariée et cette incapacité à agir », raconte Jeremy Strong au Guardian. Plus intelligent que ses frères Roman et Connor, Kendall est le seul membre du clan Roy qui semble un peu décent – et ce malgré l’homicide involontaire, la toxicomanie et les rencontres sexuelles occasionnelles – parce qu’il est humainement voué à craquer sous la pression.

Succession et Macbeth se concentrent tous deux sur la nature de l’ambition. Dans la pièce, Lady Macbeth craint que son mari ne puisse pas assassiner Duncan et usurper la couronne. Son mari est ambitieux, mais est-il un tueur ? Brisé en saison 2, Kendall a ravivé la flamme de son ambition dans le final. Pourra-t-il « tuer le père » et mettre fin à son règne ou échouera-t-il à nouveau ? Aura-t-il la cruauté impitoyable nécessaire ? Chez Shakespeare, l’ambition détruit à la fois Macbeth et Lady Macbeth.

Shiv, une Lady Macbeth en puissance

Au début de la série, Shiv (Sarah Snook) incarne Cordelia du Roi Lear. Elle est l’enfant préféré et essaye de s’éloigner des machinations familiales. Mais au fil des saisons, se rapprochant de l’orbite toxique de Logan, son ambition et son avidité de pouvoir font d’elle une Lady Macbeth en puissance. Shiv et Lady Macbeth sont toutes deux conscientes que leur sexe représente un obstacle et compensent en utilisant leurs maris comme des pions.

Shiv ne semble d’ailleurs attirée par son mari Tom (Matthew Macfadyen) que lorsqu’ils conspirent ensemble. Tout comme Lady Macbeth, elle est plus intelligente et plus féroce que son partenaire. Lady Macbeth, comme Cordelia, connaît une fin sanglante, se suicidant lorsque sa culpabilité la submerge. Shiv ne semble pas connaître les remords, mais c’est un arc auquel elle semble prédestinée.

Roman, un bouffon cruel et trompeur

Le plus jeune fils du clan Roy, Roman (Kieran Culkin), apparaît au début de la série comme une sorte de bouffon ou de clown, cette « imbécile dont le père de Lady Olivia prenait beaucoup de plaisir » dans La Nuit des Rois. Au fil des saisons, il s’est mué en Goneril, la fille aînée du roi Lear, cruelle et trompeuse. Comme elle, il est déterminé à gagner pour le plaisir, et est motivé par sa jalousie envers Kendall. Son amertume obscurcit son habileté. Il semble destiné à rendre son père aussi fou que Goneril et Regan ont rendu le leur.

Connor, un joker dans le style d’Edgar

Connor (Alan Ruck), l’aîné des frères et sœurs, n’est pas aussi désireux de s’impliquer dans l’entreprise de la famille ou de l’entreprise, ce qui en fait un joker dans le style d’Edgar, le fils de Gloucester dans Le Roi Lear. Sa richesse combinée à son absence de but en fait un personnage à la fois ambigu et dangereux, comme lorsqu’il entretient une relation avec une ancienne prostituée ou annonce son envie de se présenter à la présidence des Etats-Unis.

Coups de poignard dans le dos, allégeances tordues, malentendus tragiques, pactes tacites et revers de fortune… Succession emprunte aussi les mécanismes fondamentaux de l’œuvre de Shakespeare. La série de HBO mêle comédie, drame et histoire (l’accident de Kendall en saison 2 fait référence à l'accident de Chappaquiddick de Ted Kennedy) à la manière d’une tragédie Shakespearienne. Sous la plume féroce, acide et ironique de Jesse Armstrong, les téléspectateurs ont autant de plaisir à voir la dynastie Roy s’autodétruire que les spectateurs du Roi Lear assister à la chute inéluctable du royaume de ce dernier.