« Pendant le premier confinement, je me suis senti profondément inutile », confie Alexandre Brasseur

CARTON FRANÇAIS (7/7) Chaque jour de cette semaine, « 20 Minutes » revient sur les grands succès français des séries françaises qui ont jalonné l’année 2020-2021

Propos recueillis par Anne Demoulin
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Ingrid Chauvin et Alexandre Brasseur dans « Demain nous appartient ».
Ingrid Chauvin et Alexandre Brasseur dans « Demain nous appartient ». — © Fabien MALOT/TELSETE/TF1
  • De Lupin à HPI en passant par En thérapie, les séries françaises ont fait un tabac en 2020-2021.
  • « La dernière décennie a vu l’évolution de la "nouvelle vague française" à la télévision », estime la BBC.
  • 20 Minutes revient chaque jour de la semaine sur les grands succès français qui ont jalonnés l’année 2020-2021.

Dix-sept ans après le lancement de Plus belle la vie sur France 3, l’appétence des Français pour les feuilletons quotidiens ne se dément pas. Un si grand soleil  cartonne en prime time sur France 2, tandis que Demain nous appartient  règne sur l’access prime time sur TF1, avec son spin-off, Ici tout commence, lancé en 2020. Ingrid Chauvin et Alexandre Brasseur, les stars du feuilleton de TF1, que 20 Minutes a rencontré au Festival de Télévision de Monte-Carlo, reviennent sur ce succès phénoménal pour 20 Minutes.

Quand vous avez démarré « Demain nous appartient », aviez-vous le sentiment que ce serait cet immense succès ?

Ingrid Chauvin. Non, ça a été la surprise du chef. Après, à partir du moment où on s’investit dans un projet, on n’a qu’une envie, c’est que cela marche et que cela devienne un succès. Pour le coup, la surprise a été qu’il a fallu rester !

Avec un recul, comment analysez-vous analyser le succès de ce feuilleton quotidien ?

I.C. C’est toujours délicat parce que si on avait tous cette fameuse recette, tout le monde l’appliquerait. Demain nous appartient, série familiale et multigénérationnelle, soulève des sujets qui permettent de délier les langues au repas le soir, en famille et souvent certains parents nous disent : « Merci d’avoir évoqué tel ou tel sujet, parce que cela nous permet d’amorcer cette discussion avec nos enfants ». C’est assez intéressant, je pense.

Alexandre Brasseur. Une série comme Demain nous appartient est rassurante. C’est un miroir déformant de la société française. Tout d’un coup, vous pouvez vous projeter aisément dans une série comme la nôtre, vous vous y retrouver qui que vous soyez, peu importe votre âge, vos origines sociales. Vous retrouvez aisément une partie de vous, de vos parents, de vos enfants, de vos amis. C’est rassurant. Alors évidemment, chez nous, c’est accentué, on raconte des histoires. On est là pour faire du divertissement. Forcément, tout est plus fort. C’est aussi un petit moment de bonheur, une petite échappatoire aussi. Mais en même temps, on a ses repères, vous voyez ce que je veux dire ?

Avec les réactions à l’arrêt du tournage de « Demain nous appartient » et des autres feuilletons pendant le confinement, on a vraiment senti l’attachement du public…

A.B. Pour être tout à fait honnête pendant le premier confinement, je me suis senti profondément inutile. J’avais du temps, j’avais de l’énergie à revendre et je ne pouvais rien faire et je pensais surtout au monde médical qui était dans la panade. N’étant pas médecin moi-même, je ne pouvais rien faire. J’ai d’ailleurs fait des appels du pied auprès des organismes sociaux de la ville mais personne n’avait rien, on avait peur de tout. A l’époque, on n’avait pas de masque, pas de vaccin, donc on ne pouvait rien faire. Il ne voulait de l’aide de personne alors que tout le monde leur en proposait, et on ne pouvait rien faire. Donc, je me suis senti inutile comme jamais. J’étais surtout tourné vers la détresse que traversait le pays. J’ai eu la chance d’intégrer un collectif pour financer les hôpitaux de Paris, avec une chanson qu’on a faite. Ce n’était pas grand-chose, mais bon, on a fait ce qu’on a pu. Très vite, on a la chance d’avoir repris le boulot puisqu’on a recommencé à travailler fin mai. On est encore présent pour vendre avec beaucoup d’humilité, un peu de rêve aux gens. Mais ce n’est pas grand-chose par rapport au combat contre la pandémie.

Les téléspectateurs ont pourtant témoigné de cela sur les réseaux sociaux…

A.B. Ah oui ? A ce moment-là, on était tous paniqués par rapport à la pandémie. Le feuilleton permet de se raccrocher à un rendez-vous quotidien. C’est un repère au milieu du chaos. Demain nous appartient est une série rassurante, tout cela est lié. Cela fait partie des rendez-vous quand tout d’un coup les journées ne sont plus rythmées. On s’est tous forger des petits rendez-vous. On avait un rendez-vous important à 20 heures pour applaudir nos soignants. Mais c’est vrai qu’il nous manquait tous ces petits rendez-vous du jour pour donner un peu de rythme à une vie qui était devenue blanche. Ma vie était rythmée par les applaudissements à 20 heures, le journal, et, il ne faut pas trop le dire, mais l’apéritif à 18 heures !

I.C. Oui, à un moment précis dans la journée, on s’invite, on prend l’apéro chez les téléspectateurs, on passe juste un moment avec eux, mais tous les jours, pendant une demi-heure. Je le constate même au sein de ma famille, avec mes grands-parents, au moment du feuilleton, le téléphone peut sonner, personne ne répondra ! Et moi qui ne les vois pas tout le temps parce qu’on est loin, je sais que ce moment, c’est le nôtre. Je trouve cela bien de véhiculer cela, on ne sauve pas des vies, mais on allège un peu le quotidien des gens. On leur apporte des jolies choses. Je trouve cela merveilleux ! Dans cette période difficile, on est une espèce de bulle d’aération. Il ne faut pas s’en priver ! J’aurais envie de dire qu’il faudrait même axer davantage sur des choses légères comme de la comédie ou la romance pour mettre un petit peu de baume au cœur aux gens.

« Demain nous appartient » a également un peu révolutionné la façon de tourner des séries en France avec plusieurs tournages en simultané…

I.C. Il y a plusieurs plateaux effectivement. On est sur une quotidienne, on doit emmagasiner quasi 26 minutes par jour dans le désordre chronologique total évidemment. Il y a donc 3 plateaux, 3 équipes, 3 réalisateurs. On peut nous faire tourner parfois la même journée deux scènes avec 30 épisodes d’écart. A nous, grâce à l’aide de coachs, de se remettre à chaque fois sur les rails en se disant : « Voilà, on a déjà vécu cela. Maintenant, on vit ça ». Demain nous appartient, c’est toute une organisation incroyable. Il y a plus de 200 personnes qui travaillent au quotidien sur place. C’est une espèce de grande fourmilière où chacun sait précisément ce qu’il doit faire. C’est très bien orchestré ! Mais j’ai le sentiment à chaque fois que c’est cela tient de l’ordre du miracle pour que cela marche !

A.B. Mais AB productions a fait cela, il y a trente ans. Avec Demain nous appartient, on n’a rien inventé.

Qu’est ce que « Demain nous appartient » a changé dans votre vie ?

I.C. Ce qui a surtout changé, c’est le fait de devoir vivre dans le Sud. Et ce n’est que du positif. Travailler quotidiennement, c’est aussi une différence. Quand on est acteur, on a l’habitude de partir sur un projet, d’être dans une bulle de travail intense, mais on sait qu’il y a une fin. Là, il n’y en a pas. On doit avoir une hygiène de vie assez irréprochable pour pouvoir tenir sur la longueur. Et puis, il y a cette fidélité du public qui ne fait que se renforcer. Aujourd’hui, on a des petits bouts de chou, même de 5 ans, qui nous appelle par nos prénoms dans la rue. Et c’est mignon !

Cette année a été marquée par de gros succès en matière de séries françaises, y a-t-il une série française qui vous a particulièrement marquée ?

I.C. Comme je le dis souvent, je suis une très mauvaise élève, je ne regarde absolument pas la télévision. Quand je rentre le soir, je n’ai pas le temps parce que je veux être avec mon fils. Mais j’ai vu HPI, et j’ai été bluffée par la prestation d’Audrey Fleurot et le concept. C’était innovant, j’ai aimé suivre cette série, j’ai vraiment trouvé cela bien.

Comment voyez-vous l’essor actuel des séries françaises ?

A.B. Je pense que le mot d’ordre, c’est le fait qu’ils osent. Voilà, ils osent raconter des histoires fortes et ont un peu moins peur des conséquences. Ils osent filmer de manière différente dans la forme mais également dans le fond. Ils osent moins de lumière sur le plan technique, ils osent des zones d’ombre, des personnages plus troubles et plus lumineux aussi. Les héros et les héroïnes, surtout, sont moins dans la norme et cela fait du bien parce qu’ils sont tout simplement plus humains, parce que l’humain sans faille n’existe pas et il est bien ennuyeux.

Et on est capable du meilleur. Le Bureau des légendes fait partie des 10 séries les plus cotées au monde par le New York Times. Je pense qu’on peut être fier de tout cela. Regardez tous les succès qu’a faits TF1 ces derniers temps. La fiction française de qualité est extrêmement innovante. Moi, je leur tire mon chapeau !