« Le public a évolué et est prêt pour des séries comme "Chernobyl" », estime Christine Bouillet, directrice de la programmation M6

INTERVIEW Christine Bouillet, directrice de la programmation M6, explique à « 20 Minutes » pourquoi la chaîne hertzienne a décidé de diffuser la série événement choc de HBO, « Chernobyl »

Propos recueillis par Anne Demoulin

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Image de la série HBO Chernobyl
Image de la série HBO Chernobyl — HBO

Succès critique et public, cette minisérie a raflé plus de 90 récompenses, et le titre de meilleure série 2019 de la rédaction de 20 Minutes. 35 ans après la plus grande catastrophe nucléaire de l’histoire, la série de HBO, Chernobyl, a droit ce jeudi à sa première diffusion sur une chaîne gratuite, sur M6. Christine Bouillet, directrice de la programmation M6, explique à 20 Minutes pourquoi la chaîne hertzienne a décidé de diffuser cette série événement.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de programmer « Chernobyl » sur M6 ?

D’abord, notre émerveillement devant ses qualités artistiques exceptionnelles en termes de reconstitution, de minutie et d’empathie avec les personnages. On a tous été bluffé quand on l’a découverte en 2019. Ensuite, le thème, une catastrophe. Une histoire vraie, c’est toujours plus fort que la fiction. A l’occasion des 35 ans de la catastrophe, on trouvait qu’elle avait encore de la résonance dans nos vies avec le débat actuel sur le nucléaire et la sensibilité des plus jeunes générations aux problèmes écologiques. On trouvait que cette période de l’histoire pourrait intéresser notre public, qui était très jeune à l’époque, d’une manière originale, comme M6 sait le faire. On est une chaîne assez innovante dans nos programmations, mettre une série pointue au service d’une ambition artistique et historique nous semblait une bonne idée. On savait que cette série n’était pas forcément proposée au départ pour une chaîne hertzienne nationale.

Certaines scènes de « Chernobyl » sont très choquantes…

Elle est déconseillée aux moins de 12 ans. On l’a signalé en conséquence, parce qu’on est responsable, on sait qu’il y a un jeune public qui nous regarde. Mais elle donne aussi des leçons pour l’histoire. Qu’est ce qui a bien pu se passer pour que cela ne se produise plus aujourd’hui ? C’est aussi des destins d’hommes et de femmes qui se sont sacrifiés pour permettre à la catastrophe la plus totale d’être évitée et que cela se répande sur l’ensemble de l’Europe. On est conscient de ça. Elle a un tel propos et une telle force évocatrice, qu’une fois qu’on est dedans, Chernobyl se regarde comme un thriller. On est quand même sur quelque chose d’assez large en termes d’intérêts.

Pourquoi M6 s’est positionnée sur cette minisérie ?

A M6, on est toujours à l’affût de tout ce qui se fait, même lorsqu’il s’agit de séries pointues. On regarde tout. On a un service de veille très bien organisé. C’est une série de Pay TV, de plateforme, mais on s’est dit qu’elle avait un sujet suffisamment large pour passer le cap. Sur M6, on a déjà fait une expérience comme cela l’an dernier avec Why Women Kill de Mark Cherry, le créateur de Desperate Housewives. La série était sur une plateforme SVOD américaine, CBS All Access, inconnue au bataillon. On a eu un coup de cœur pour la série qui n’était pas facile avec trois époques qui s’entremêlent et un propos sur la place de la femme à ces diverses époques. C’était une série assez pointue et exigeante. On l’a programmé en plein confinement en plus et elle a cartonné au-delà de nos espérances. On a pris conscience de quelque chose que l’on pressentait, mais c’est bien de le vérifier par les chiffres, à savoir que le public est prêt à regarder des séries plus exigeantes et moins longues. Why Women Kill, c’est 10 épisodes seulement. Le public a évolué et il est prêt pour des séries comme cela. Cela nous encourage à tester d’autres séries plus pointues, plus exigeantes, plus courtes, plus événementielles. Cela nous a donné confiance.

Vous programmez aussi des documentaires sur la catastrophe nucléaire de Tchernobyl…

Pour se démarquer, on ne se contente pas de diffuser la série, on éditorialise la soirée. On a programmé en deuxième partie de soirée, après les épisodes, deux documentaires sélectionnés avec beaucoup de soin. On a regardé tout ce qui se faisait sur la question. Le 27 mai, on diffuse un documentaire très ambitieux, La Bataille de Chernobyl, qui date de 2006 et a eu beaucoup de récompenses. C’est un classique que l’on a remis à jour parce qu’il avait été réalisé au moment des 20 ans de la catastrophe. La partie concernant le sarcophage a été mise à jouer. Les images d’archives sont bluffantes et le propos du documentariste sur La Bataille de Chernobyl, en référence à la bataille de Stalingrad, est de mettre en avant le sacrifice du peuple russe. C’est intéressant quand on a vu la série de voir ce documentaire. Le deuxième soir, nous proposons un documentaire très récent, diffusé en mars sur Channel 5, Inside Chernobyl with Ben Fogle, Retour à Tchernobyl en français, qui suit un intrépide journaliste anglais qui a l’habitude d’aller dans des zones dangereuses, interdites, pour voir comme cela se passe. Ben Fogle s’est rendu à Prypiat, la ville évacuée lors de la catastrophe, et dans la centrale, notamment dans le réacteur jumeau avec sa salle des machines, qui n’a pas explosé. Là, on est bluffé par la minutie de la reconstitution de la série. On voit aussi que la vie reprend ses droits là-bas. On a envie d’aller plus loin et de proposer aux téléspectateurs de comprendre ce qui s’est passé et de mieux décrypter ce moment historique. Deux belles soirées complètes !

Quelle est la ligne éditoriale de M6 en matière de séries télé ?

Éclectique, comme toujours ! On a toujours eu à cœur de proposer des séries très variées à notre public. On a des séries grand public pour rassembler un large public familial avec des policiers funs et sympathiques, comme NCIS ou Hawai 5.0 et plus récemment 9-1-1 et 9-1-1 : Lone Star avec des pompiers. On a toujours eu à cœur de diffuser des séries pointues comme Californication ou Sons of anarchy. On est la chaîne de Desperate Housewives, à l’époque, c’était très nouveau ! Dès que quelque chose nous semble faire événement, comme Prison Break à son époque, on la propose à nos téléspectateurs. On a envie de les surprendre et on sait qu’on est très attendu là-dessus. Les gens nous font assez souvent confiance quand on lance une nouveauté. C’est très réconfortant de voir qu’on a fait le bon choix et qu’on ne s’est pas trompé. Parfois, on n’a pas autant de succès qu’on espère, mais souvent on est content de savoir qu’on est un peu en phase avec les attentes en proposant des nouveautés originales et créatives, et surtout pas que sur un seul créneau : on diffuse du polar, de la comédie, des études de mœurs et là, une série historique, un nouveau territoire. L’offre de séries internationales nous permet de le faire.

Comment expliquez-vous l’échec de « This is Us » sur M6 alors que la série cartonne aux Etats-Unis ?

C’est un crève-cœur, je sais. Elle n’a pas pris en prime time parce qu’il y a une difficulté pour le public français à se projeter dans des histoires très américaines. Et même si les aficionados étaient très fidèles, ils n’étaient pas assez nombreux à pouvoir passer le cap de cette vie américaine. Le titre a un double sens : This is Us, c’est « nous, la famille », mais aussi, « nous, les US », l’Amérique à différentes époques. Elle est très exigeante et ne passe pas le cut. Ce qui nous console, c’est qu’en 2e partie de soirée, elle fait de très bons scores. Elle a fait ses armes derrière Why Women Kill, puis elle est passée en prime après, au vu du succès en 2e partie de soirée. On était alors première chaîne sur les cibles commerciales. On s’est demandé si elle tiendrait le prime, la réponse a été non. C’est une déception, mais on est fiers parce que dont personne ne dira que cette série n’est pas fondamentalement émouvante et fascinante. On est déçus, mais on ne regrette pas.

Des nouveautés en matière étrangère ?

C’est un peu tôt pour annoncer quoique ce soit, mais on a quelques pépites britanniques, des séries de 4 épisodes. Cela pourrait arriver assez rapidement. La saison 2 de Why Women Kill va aussi arriver assez vite. Comme c’est une série d’anthologies, la saison 2 n’aura rien à voir avec ce qu’on a vu dans la saison 1, mais le point commun sera toujours cette interrogation majeure de pourquoi les femmes tuent ?

Quelle est la stratégie de M6 en matière de création originale ?

Ce qu’on veut faire ce sont des événements avec des fictions qui rassemblent notre public 15-49 ans féminin, avec des histoires fortes, mais, je préfère ne pas en dire plus pour le moment, parce que je sortirai de mon rôle.

Quel bilan tirez-vous des avant-premières de séries comme « Ils étaient Dix » sur la plateforme Salto ?

Cela les fait connaître et permet d’avoir une jolie plateforme d’exposition, un peu comme une campagne publicitaire. Je ne peux pas en dire plus, parce que je sortirai de mon rôle. Mais, on fait bien attention à ce qu’on met en avant sur Salto, et on considère cela comme une expérience très positive de mise en avant de nos programmes.

« La trilogie du samedi » est un programme iconique pour les sériephiles, avez-vous envisagé de relancer ce format ?

Cela a été iconique, les gens en parlent souvent. On l’a refait il y a quelque temps sur 6Ter si mes souvenirs sont bons. La magie de la trilogie, c’était la magie des séries de la trilogie : Charmed, Buffy, Le Caméléon… Le fond a rejoint la forme, elles allaient bien ensemble, c’était du fantastique, cette nostalgie est liée à ces programmes. Aujourd’hui, ce serait bizarre de mettre un Why Women Kill, un This is us et une autre série. On n’a pas forcément les trois qui vont ensemble. C’était une alchimie particulière, mais si cette alchimie se reproduisait, on n’hésiterait pas bien entendu !