« Hippocrate » : La saison 2 dresse le portrait d’un « hôpital qui coule »

SOIGNANTS La saison 2 de la série à succès « Hippocrate », diffusée ce lundi sur Canal+ et bousculée par l’épidémie de Covid-19, décrit le mal-être des soignants à l’hôpital

Anne Demoulin
L’interne urgentiste Igor (Théo Navarro-Mussy) dans la saison 2 d’« Hippocrate ».
L’interne urgentiste Igor (Théo Navarro-Mussy) dans la saison 2 d’« Hippocrate ». — Denis Manin / 31 Juin Films / Canal+
  • Canal+ diffuse à partir de lundi la seconde saison de la série hospitalière française acclamée par le public et la critique, Hippocrate.
  • Cette nouvelle saison raconte « l’état de l’hôpital juste avant la crise sanitaire », explique Thomas Lilti.
  • Un portrait d’un système hospitalier exsangue, pour une série qui prend aujourd’hui, toute sa dimension politique.

Une fiction rattrapée par la réalité. Au début de la première saison d’Hippocrate, un virus imposait une quarantaine aux titulaires, laissant les internes seuls aux commandes. « Une sorte de prescience de ce qui allait se produire », souligne  Thomas Lilti,, le créateur de la série. Au début de la saison 2 d’Hippocrate, lancée ce lundi à 21h05 sur Canal+ et écrite avant le début de la crise sanitaire, une rupture de canalisation oblige le service des urgences de l’hôpital Poincaré à se replier dans le service de médecine interne. « Une métaphore de l’hôpital qui coule », concède Thomas Lilti, avec lequel 20 Minutes s’est entretenu lors d’une conférence de presse organisée par la chaîne cryptée. Un portrait d’un hôpital public sous tension, à bout de souffle, tenu à bout de bras par le personnel soignant, pour une série qui prend aujourd’hui, toute sa dimension politique. « Je voulais raconter l’état de l’hôpital juste avant la crise sanitaire », explique Thomas Lilti.

« Il y avait cette envie d’être plus spectaculaire, plus rythmé. Ce rythme, je l’ai trouvé dans l’idée de ramener les urgences » au cœur de l’intrigue, raconte Thomas Lilti, qui se souvient avoir été « biberonné » à la vénérable série hospitalière Urgences pendant ses études de médecine dans les années 1990.

Des soignants « mis en situation d’échec »

Avec le rapatriement du service des urgences en médecine interne, les protagonistes d’Hippocrate « se retrouvent une fois de plus en première ligne dans un service pas adapté, avec un personnel soignant pas préparé, et des moyens qui ne sont pas les bons pour faire face à une situation difficile. » Et d’ajouter : « Je ne pouvais évidemment pas imaginer que c’est ce qu’on allait vivre en réalité quelques mois plus tard. »

Alyson (Alice Belaïdi) se découvre « une vocation » au côté d’un nouveau mentor, Olivier Brun (Bouli Lanners), le chef tatoué du service des urgences. « J’avais envie depuis longtemps de construire un médecin charismatique, qui soit un médecin de terrain. Une figure peu vue dans la fiction médicale. Il dénote avec l’image qu’on se fait du médecin et pourtant, j’ai connu des médecins hospitaliers qui lui ressemblent », commente Thomas Lilti.

A contrario, Hugo « est très vite déclassé, mis de côté » parce qu’il a « besoin de temps pour voir les patients ». « Avec cette idée qui me tient à cœur, on met les soignants dans une situation d’échec, dans une situation où ils ne peuvent qu’échouer, parce qu’ils ne sont pas armés pour y arriver, et ensuite, on leur reproche d’échouer », analyse le scénariste.

La brillante Chloée (Louis Bourgoin) est « en difficultés, et se cache ». A la suite de son opération à risque, elle a perdu l’usage de sa main gauche et a totalement perdu confiance en elle. « Qu’est ce qui fait le soignant ? Le fait d’avoir deux mains qui fonctionnent, d’avoir confiance en soi ou les compétences médicales ? », questionne Thomas Lilti, qui se félicite que son personnage laisse enfin apparaître « une part d’humanité ».

Des soignants « en souffrance »

Arben (Karim Leklou), dont on comprend à la fin de la saison 1, qu’il a « un problème de diplômes », n’exerce plus la médecine et brille par son absence. « C’était un cliffhanger assez efficace, mais il faut quand même le retrouver en saison 2 ! », souligne Thomas Lilti.

L’interne urgentiste Igor (Théo Navarro-Mussy), aperçu en saison 1, « extrêmement doué, et très sympathique », devient l’un des piliers de cette saison 2. « Il est sous l’eau, il n’y arrive plus. Il est en souffrance et commence à faire des erreurs », annonce Thomas Lilti.

Le sort des personnages de fiction d’Hippocrate résonne tristement avec celui des soignants aujourd’hui en France. « La série s’inscrit parfaitement dans le monde d’aujourd’hui et dans l’actualité », observe Thomas Lilti. Plus que les journées à rallonge, ce qui fait souffrir les soignants « c’est surtout de ne pas pouvoir bien faire leur travail. »

Des soignants « qui se sentent impuissants »

Cette saison 2 aborde la question de l’accueil des personnes souffrant de troubles mentaux et la prise en charge psychiatrique. « L’hôpital n’est pas du tout adapté. Le jeune médecin que j’ai pu être ou ceux de la série, ne sont ni prêts, ni formés à prendre en charge la maladie mentale », constate Thomas Lilti.

La maladie mentale est aussi « le reflet du mal-être des soignants, qui se sentent impuissants, et sont eux-mêmes contaminés par le trouble psychiatrique », estime Thomas Lilti. « L’hôpital, le moral et l’état de santé physique et mental des soignants sont abîmés. Quand on ne prend pas soin de ses soignants, on ne prend pas soin de ses malades », déplore l’ex-médecin. Dans Hippocrate, « on essaye de raconter cela tout en restant romanesque, mais il y a ce sous texte », insiste-t-il.

Des soignants, « la porte d’à côté »

« Cette production s’est retrouvée en plein Covid, ça a été la réalité qui rattrape la fiction. Cela a été difficile, mais cela nous a tous soudés », raconte Agnès Vallée, productrice de 31 Juin Films. « Je me suis demandé si ce que je racontais était toujours d’actualité ou si l’actualité était en train d’exploser ma fiction », confie le créateur.

Le tournage d’Hippocrate a lieu dans une aile désaffectée du centre hospitalier Robert Ballanger en Seine-Saint-Denis. Alors que les soignants de l’établissement faisaient habituellement de la figuration dans la fiction, c’est au tour de Thomas Lilti de « pousser la porte d’à côté » et de renfiler temporairement la blouse blanche. « Ces deux mondes qu’on croyait étanches se sont finalement rattrapés. Tout s’est inversé. Le monde extraordinaire, c’était eux, nous, on n’était que de la télé », relate-t-il.

Les épisodes 7 et 8 ne sont alors pas encore écrits. « Nous nous sommes demandé si nous devions intégrer le Covid. J’avais la crainte d’instrumentaliser ce que nous étions en train de vivre pour faire du divertissement », explique-t-il.

Le coronavirus fait son apparition lors de la dernière scène de la saison. « L’arrivée du Covid donne à la fin de cette saison une résonance plus collective », estime-t-il. Parce que cette saison raconte précisément ce que de nombreuses personnes ont découvert lors du premier confinement : « Des soignants au bord de la rupture, ce mal-être, cet hôpital qui se délite, et cet énorme élan d’humanité qu’on peut connaître à l’hôpital, l’abnégation des soignants, leur opiniâtreté à essayer d’aider les autres, etc. Ce courage qu’on a pu applaudir le soir », résume-t-il.

Si la saison 1 a été acclamée par le public et la critique, nul doute que cette saison 2 trouvera une résonance encore plus forte chez les spectateurs. « La santé et le monde de l’hôpital sont rentrés dans notre quotidien depuis un an », glisse Thomas Lilti.

L’ancien médecin a longtemps eu un sentiment de « culpabilité » d’avoir arrêté de « soigner des gens » pour faire de la fiction, un choix qu’il « assume plus facilement aujourd’hui » parce qu’il peut « apporter un éclairage sur l’hôpital et les soignants ». Et de profiter de sa notoriété pour marteler ce message : « Il faut mettre les moyens dans l’hôpital, parce que nous sommes tous concernés. »