« Le Serpent » : « J’ai toujours voulu explorer le mal dans un personnage », confie Tahar Rahim

« 20 MINUTES » AVEC Dans « Le Serpent » sur Netflix ce vendredi, Tahar Rahim campe le venimeux et insaisissable tueur en séries français des années 1970, Charles Sobhraj

Anne Demoulin

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Tahar Rahim campe le tueur en série Charles Sobhraj dans la minisérie « Le Serpent ».
Tahar Rahim campe le tueur en série Charles Sobhraj dans la minisérie « Le Serpent ». — Roland Neveu/Netflix
  • Chaque semaine, 20 Minutes propose à une personnalité de commenter un phénomène de société dans son rendez-vous « 20 Minutes avec… ».
  • Ce vendredi, jour de sortie de la série Le Serpent sur Netflix, Tahar Rahim raconte comment il est parvenu à incarner le tueur en série Charles Sobhraj, allant jusqu’à « ne jamais parler [à ses partenaires], ni leur répondre sur le plateau, pendant environ deux semaines ».
  • Nommé aux Baftas et aux Goldens Globes, l’acteur originaire de Belfort a pleinement lancé sa carrière à l’internationale, avec notamment deux projets de films aux Etats-Unis.

Il est ce frenchy dont le nom est sur toutes les lèvres. Alors qu’Un prophète lui a ouvert la reconnaissance internationale à 28 ans dès 2009, Tahar Rahim semble enfin prêt à épater Hollywood. Nommé aux Golden Globes et aux Baftas 2021 pour sa performance dans Désigné coupable où il incarne un prisonnier torturé à Guantanamo, il crève l’écran dans Le Serpent, minisérie disponible ce vendredi sur Netflix. L’acteur raconte à 20 Minutes comment il s’est glissé dans la peau de l’insaisissable et venimeux tueur en série français, qui a sévi à Bangkok dans les années 1970.

Vous aviez envie de jouer Charles Sobhraj depuis longtemps…

A 15 ou 16 ans, je rêve déjà d’être acteur. Je vois sur la table de chevet de mon frère ce bouquin, La Trace du serpent de Thomas Thompson. Je le lis très vite. Il m’apparaît en images comme dans un film. Je ne me rends pas compte de toute l’horreur que cela implique, je vois l’escroc qui s’échappe de prison. Je ne m’identifie pas, mais je fantasme sur l’idée de le jouer. En 2001, William Friedkin et Benicio Del Toro veulent en faire un film. Petite déception. Le projet ne se fait pas. Je n’ai jamais pu oublier cette histoire folle, horrible et surprenante et vingt ans plus tard, on me propose de le jouer. J’ai toujours voulu explorer le mal dans un personnage, savoir si j’en étais capable.

Comment aborde-t-on un rôle de sociopathe ?

Je n’ai tellement rien à voir avec lui qu’il m’a été très difficile de pouvoir l’interpréter ! J’ai dû le construire de l’extérieur : trouver son look, sa physicalité, son phrasé, sa manière de se déplacer. Il se joue de la vie, de la mort des gens. Il joue à être Dieu. C’est lourd. Il m’a fallu deux semaines pour vraiment le tenir.

Comment avez-vous su que vous le teniez ?

Quand Nadine Gires [une intime de Charles Sobhraj, jouée par Mathilde Warnier] est venue sur le plateau. Elle est assez directe et faisait des commentaires. Je l’ai un peu évité. Elle a dit à mes collègues à mon sujet : « Quand je l’ai vu, j’ai ressenti exactement ce que j’avais ressenti quand j’ai découvert qui il était vraiment. » Cela m’a donné confiance en moi. Et puis, j’ai trouvé une connexion dans l’épisode 3 lorsqu’il dit : « Si j’avais dû attendre que le monde vienne à moi, je serais encore en train d’attendre. Tout ce que j’ai toujours voulu, j’ai dû le prendre. » Ça, je l’ai vécu en tant qu’acteur. Je viens de Belfort, une petite ville éloignée en province sans aucun lien avec le cinéma, j’ai dû aussi aller chercher et prendre ce que je voulais.

Votre jeu est très contenu mais la menace plane à chacune de vos apparitions…

J’ai vraiment eu besoin de me concentrer. Ce n’était pas facile de s’isoler sur le plateau. Mes partenaires de jeu venaient me parler et cela me perturbait. Je me suis souvenu d’une remarque de Mark Strong lorsqu’il jouait mon père, un roi, dans L’Or Noir : « Ce n’est pas toi qui joues le roi, il s’agit de la cour. » J’ai décidé de ne jamais leur parler, ni de leur répondre sur le plateau, pendant environ deux semaines. Ce n’était pas agréable. C’était gênant, mais cela a créé une espèce d’ambiance étrange. A chaque fois que j’arrivais sur le plateau, ils baissaient le ton, me regardaient sans me regarder. Cela a fini par exister à l’image.

Avez-vous songé à rencontrer Charles Sobhraj ?

Comme je le fais toujours quand j’interprète quelqu’un qui est vivant. Je voulais voir comment il allait tenter de me manipuler. J’ai renoncé, par éthique. D’abord, par respect pour les victimes et leur famille, et parce que toutes les conversations avec Charles Sobhraj sont monnayables. Je n’allais pas payer un criminel !

Comment voyez-vous Charles Sobhraj avec le recul ?

Personne ne naît mauvais. J’ai dû étudier pour comprendre. On sort tous du même endroit, comment on devient ça ? Il y a toutes les caractéristiques, la triade de MacDonald : l’énurésie, la pyromanie et la violence aggravée voire le meurtre sur animaux. Et s’ajoutent très souvent la maltraitance des mères et l’abandon du père. Cela n’excuse rien, je veux que ce soit très clair. J’ai de l’empathie pour l’enfant, aucune pour le criminel. Administrativement, il n’existait pas. Cela explique son processus de tuerie aussi. Il fait disparaître ses victimes et prend leur identité. C’est fascinant de découvrir tout ça.

Il paraît que vous avez gardé quelques costumes…

J’ai pris les trois quarts de la garde-robe ! (rires) Les années 1970, c’est un phénomène de mode très fort, très singulier. Se retrouver dans les costumes, les voitures, avec la musique et les lunettes des années 1970, c’était la partie cool !

Vous vous sentez plus libre de jouer en anglais ?

Quand on joue dans une langue étrangère, on a l’impression de redevenir vierge. Les mots français, on les a tordus et exploré dans tous les sens, encore plus quand on est acteur. Là, tout est neuf. On redécouvre le jeu. Quand on parle une langue étrangère qui a une autre fréquence, les muscles, le visage, le corps bougent différemment… Et le reste suit. Les émotions prennent des chemins différents.

Après « The Eagle » en 2011, vous n’étiez pas prêt à vous lancer dans une carrière internationale, êtes-vous désormais prêt à l’embrasser ?

Je me sens plus consolidé, plus en accord avec moi-même. Ça n’est plus un problème. J’avais la crainte d’avoir la grosse tête. Je n’avais pas imaginé un autre travers : se surprotéger. Je n’ai pas profité pleinement de ce qui m’arrivait. Cela fait douze ans que je fais ce métier, j’ai aussi douze ans d’expérience de vie en plus, et je suis devenu papa. Ça change beaucoup de choses. Maintenant, je relativise. C’est une passion. Cela reste un travail. Cela ne doit pas être une source d’angoisse qui m’empêche d’être dans le moment présent.

Alors, serein à quelques jours de la cérémonie des Baftas ?

Carrément, on verra ce qui se passe. C’est déjà tellement cool d’être reconnu comme ça. Cela met surtout en lumière Désigné coupable, ce film qui raconte une injustice très forte sur un homme qui vit encore une injustice très forte.

A chaque rôle, vous repoussez vos limites et on vous compare à Robert de Niro…

Cela me fait rougir. Le jour où j’arrive à avoir, ne serait-ce qu’un tiers de sa carrière, je serai l’homme le plus heureux du monde. Tous les acteurs des années 1970 sont des modèles de jeu très forts pour moi. Ils ont impulsé des codes de jeu encore inchangés. Leurs méthodes et leurs codes me correspondent. J’ai été bercé par ça. C’est le cinéma qui m’a le plus inspiré.

De quels rôles rêvez-vous ?

Je rêve de continuer à être surpris, à aller vers des terrains inexplorés, à me mettre en danger, à risquer des choses et à explorer les mythologies du cinéma américain, asiatique, européen.

Vos projets ?

Je tourne le prochain film de Serge Bozon, une comédie musicale d’un genre différent de la comédie musicale hollywoodienne. Une histoire d’amour très poétique avec Virginie Efira, Je suis assez enthousiaste à l’idée de danser et chanter. J’ai accepté deux films aux Etats-Unis, mais je n’ai pas le droit d’en parler, donc je vais me taire !