« Small Axe », historique et puissante anthologie contre le racisme de Steve McQueen

BLACK POWER Dans « Small Axe » sur Salto, le réalisateur oscarisé Steve McQueen met en scène cinq histoires de la communauté afro-caribéenne de Londres entre 1960 et 1980

Anne Demoulin

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Letitia Wright campe chef des Black Panthers dans « Mangrove », le premier volet de l'anthologie « Small Axe ».
Letitia Wright campe chef des Black Panthers dans « Mangrove », le premier volet de l'anthologie « Small Axe ». — BBC
  • L’anthologie « Small Axe » est disponible depuis vendredi sur Salto.
  • Le réalisateur oscarisé Steve McQueen y met en scène cinq histoires de la communauté afro-caribéenne de Londres entre 1960 et 1980.
  • Une anthologie contre le racisme, puissante et hors-norme, dédié au mouvement Black Lives Matter et à George Floyd.

Une anthologie hors-norme, historique, à l’ère de Black Lives Matter ! Après avoir montré l’horreur de l’esclavage dans le film 12 Years A Slave, Oscar du meilleur film en 2014, le cinéaste Steve McQueen explore ses propres racines, la communauté afro-caribéenne de Londres entre 1960 et 1980, au travers de cinq histoires distinctes, mais connectées, réunies sous le titre Small Axe.

Cette anthologie de cinq films, produite par la BBC, disponible depuis vendredi sur Salto est dédiée à George Floyd. La somme des épisodes de Small Axe montre les engrenages délétères du déterminisme racial et social, mais aussi les pièges du communautarisme. Exploration d’une œuvre majeure sur le racisme, rageur et vibrant hommage à la culture caribéenne et à l’activisme noir.

Small Axe est un clin d’œil à la chanson éponyme de Bob Marley and The Wailers, sortie en 1973, qui reprend un vieux proverbe africain (« So if you are the big tree/We are the small axe/Ready to cut you down (well sharp) » (« Donc si tu es le grand arbre/Nous sommes la petite hache/Prête à t’abattre (bien tranchante) »].

Black Power, la force du nombre

Que signifient pour vous les mots « Black Power » ? C’est à cette question que s’intéresse le premier opus, Mangrove, auréolée (comme le second Lovers Rock) du label Cannes 2020. Le film débute avec l’inauguration, à la fin des années 1960, du Mangrove, un restaurant caribéen dans le quartier de Notting Hill, tenu par Frank Crichlow (Shaun Parkes). L’occasion pour Steve McQueen de présenter avec tendresse la communauté antillaise au travers de ses spécialités culinaires, ses chants et ses danses.

A l’extérieur du Mangrove, l’autre Frank, l’agent de police blanc Frank Pulley (Sam Spruell) commente auprès d’un autre officier : « Vous voyez, le truc avec l’homme noir, c’est qu’il a sa place ». L’ouverture de ce restaurant défie les institutions de la suprématie blanche.

Face à l’oppression continuelle de la police, le propriétaire du restaurant, le leader britannique des Blacks Panther Altheia Jones-Lecointe (Letitia Wright, au top après Black Panther) et d’autres militants organisent une manifestation pacifiste. Celle-ci se clôt par un affrontement avec les forces de l’ordre, qui introduisent la violence dans l’équation. Mangrove relate l’histoire du groupe Mangrove Nine et de leur procès, très médiatisé, qui a mené à la reconnaissance judiciaire du racisme de la part de la police londonienne.

L’exclusion et la culture reggae

Lovers Rock suit Martha (la révélation Amarah Jae St. Aubyn) qui se faufile hors de la maison familiale pour aller à une house party londonienne. Nous sommes en 1980, et la majorité des fêtards est d’origine antillaise. Steve McQueen filme ici une expérience sensorielle : des corps en sueurs, un ragoût de chèvre au curry, et quatre minutes de frénésie pure sur le tube reggae-pop de 1979 de Janet Kay Silly Games, au point que les fêtards continuent de chanter après la fin de la chanson. Ils ne veulent pas que le rêve se termine.

Si l’aspect politique est moins flagrant, Steve McQueen nous rappelle que les personnes d’origine caribéenne n’étaient pas autorisées à aller dans les clubs, réservés aux blancs… Ils ont donc dû créer les leurs. La caméra se déplace comme à une vraie fête et capte l’instantané d’une époque, qui persiste comme un air qui ne veut pas sortir de votre tête.

Le racisme, vu de l’intérieur

Que se passe-t-il lorsqu’un homme noir se lance dans la police ? Rouge, blanc, bleu met en scène un des héros de la dernière saga Star Wars, John Boyega, dans la peau de Leroy Logan, un scientifique qui décide de rejoindre la London Metropolitan Police Force pour combattre les préjugés raciaux de l’institution, de l’intérieur, en 1983. Une décision motivée par l’expérience de son père Kenneth (Steve Toussaint), qui a été souvent harcelé par les forces de l’ordre.

Alors que son entourage noir – et surtout son père - le considère comme un traître, il surprend les insultes racistes de ses collègues. Comment gérer les injonctions identitaires et le racisme de l’institution, qui semble immuable ?

L’éducation, base de l’éveil

Un biopic qui capte le fragment clé d’une vie. L’avant-dernier épisode de l’anthologie suit l’histoire d’Alex Wheatle (Sheyi Cole), né de parents jamaïcains en 1963. Abandonné par sa mère et son père, il a été confié à la bureaucratie britannique, où il est régulièrement abusé par des adultes blancs.

Le film montre sa transformation en activiste cultivé. L’action principale se déroule ensuite à Brixton, immortalisé par la chanson des Clash en 1979, Guns of Brixton. L’enfant devient un rasta, trafiquant d’herbe. Alex est pris dans les émeutes de 1981 et atterrit en prison. L’éveil a lieu en prison, auprès de son compagnon de cellule, un rastafari, l’encourage à lire des livres et à se soucier de son éducation… Le véritable Alex Wheatle est aujourd’hui un romancier pour jeunes adultes à succès.

Le déterminisme racial

Education semble être le volet le plus personnel de Steve McQueen, diagnostiqué enfant dyslexique. Il se concentre sur Kingsley (Kenyah Sandy), un jeune Noir de 12 ans, qui, après avoir échoué à un test de QI atterrit dans une école spéciale, c’est-à-dire une sorte de terrain vague pour enfants noirs ayant des problèmes.

Ce dernier volet montre comment un système de préjugés racistes limite les chances des enfants avant même qu’ils ne commencent leur vie. Il met aussi en lumière à quel point la solidarité et le soutien au sein de la communauté sont importants. L’entrée la plus tendre de la série.