Pourquoi la série « En thérapie » nous touche-t-elle aussi profondément ?

ANALYSE La série « En thérapie » est un succès en ligne avant même sa diffusion sur Arte ce jeudi à 20h55

Anne Demoulin

— 

Frédéric Pierrot est Philippe Dayan et Carole Bouquet est Esther dans la série « En Thérapie » d'Eric Toledano et Olivier Nakache.
Frédéric Pierrot est Philippe Dayan et Carole Bouquet est Esther dans la série « En Thérapie » d'Eric Toledano et Olivier Nakache. — Les Films du Poisson
  • Mise en ligne jeudi dernier sur Arte.tv, En thérapie compte déjà 3,2 millions de vidéos vues.
  • Cette série met en scène les séances, au lendemain des attentats du 13 novembre en temps réel d’un psychanalyste qui reçoit quatre jours durant un patient différent, avant le vendredi, de se rendre lui-même chez son thérapeute.
  • Ce huis clos met aussi en scène « la présence », selon Carole Bouquet, qui nous manque cruellement en cette période de pandémie.

Un succès avant même sa diffusion ! Mise en ligne jeudi dernier sur Arte.tv, En thérapie compte déjà 3,2 millions de vidéos vues. Ce remake français de la série israélienne BeTipul initié par Eric Toledano et Olivier Nakache obéit au principe simple du format d’origine : elle met en scène les séances en temps réel d’un psychanalyste qui reçoit quatre jours durant un patient différent dans son appartement haussmannien et cosy du 11e arrondissement, avant, le vendredi, de se rendre lui-même dans le cabinet de son thérapeute. Chaque épisode se résume donc un face-à-face entre deux acteurs dans un lieu unique. Pourquoi, malgré son dispositif austère, En thérapie, lancé ce jeudi sur Arte à 20h55, touche profondément et tient en haleine le spectateur ?

Pour mettre en scène ce huis clos, Eric Toledano et Olivier Nakache, Mathieu Vadepied, Nicolas Pariser et Pierre Salvadori, les réalisateurs des 35 épisodes d’En thérapie, ont recours principalement au champ-contre champ, soit le b.a.-ba du langage filmique. « Au cinéma, on passe son temps à imaginer des décors, du mouvement, à essayer de ne pas trop dire, mais à montrer. Là, c’est l’inverse, il faut dire sans montrer dans ce temps long que représentent les épisodes », concède Eric Toledano.

« Filmer ce qu’il y a de plus pudique chez nous »

Et c’est précisément ce concept centré sur « la parole et l’écoute » qui donne toute sa puissance à la série. Poser sa caméra dans un cabinet de psychanalyste, « c’est filmer ce qu’il y a de plus pudique chez nous, c’est-à-dire la façon dont on a de se construire, de se mentir », explique Eric Toledano, avec qui 20 Minutes s'est entretenu lors d'une table ronde virtuelle avec toute l'équipe de la série organisée par Arte. 

Pour ceux qui ont déjà suivi une thérapie, la série va rappeler des souvenirs, pour ceux qui n’ont jamais eu à faire au travail d’analyse, elle va leur permettre de « comprendre l’enjeu et les mécanismes », estime Eric Toledano.

« Ce n’est pas une ode à la psychanalyse, mais une série qui montre un psychanalyste en crise, qui se pose des questions par rapport à sa pratique, et qui prend lui-même les événements comme une grosse remise en question de ce qu’il est et de comment il travaille », ajoute-t-il.

« Et vous, où étiez-vous au moment des attentats ? »

Un concept au succès déjà éprouvé dans les nombreuses adaptations de BeTipul au travers le monde. Là où la version française prend encore une autre dimension, c’est parce qu’elle inscrit ses personnages dans un moment très particulier, au lendemain des attentats du 13-Novembre.

Un point d’ancrage commun à tous les Français. « Le 13-Novembre, c’est comme le 11-Septembre, tout le monde peut dire où il était », lance Eric Toledano. « On voulait agripper immédiatement le spectateur : “et vous, où étiez-vous au moment des attentats et qu’est ce que vous avez ressenti ?” », abonde Olivier Nakache.

Au lendemain des attentats donc, le docteur Dayan (Frédéric Pierrot) reçoit à tour de rôle une chirurgienne (Mélanie Thierry), un agent de la BRI (Reda Kateb), un couple en crise (Pio Marmai et Clémence Poesy) et une adolescente fragile (Céleste Brunnquell). Et il reprend, après douze ans d’arrêt, sa propre thérapie avec Esther, sa psychiatre et amie de longue date (Carole Bouquet).

En thérapie met en analyse une société française qui « panse ses plaies », selon Olivier Nakache. Alors que la cure psychanalytique repose sur le transfert entre l’analysant et le psychanalyste, la France sur le divan de la série repose uniquement sur l’incarnation et le jeu des acteurs.

« Quelque chose qui fait que ça devient vraiment nous »

La série s’appuie sur un dispositif « très inédit pour tout le monde », indique le directeur artistique et réalisateur Mathieu Vadepied. Chacun des 35 épisodes a été tourné en deux jours.

Une mise en scène qui implique de longues prises. « « Le texte a pris une grande place. Il y a quelque chose qui se rapproche du théâtre », souligne le bouleversant Reda Kateb. « Avec la masse de texte qu’il y avait à apprendre, on y pense tout le temps, dans la rue, sous la douche… Il y a forcément quelque chose qui fait que ça devient vraiment nous », explique la révélation Céleste Brunnquell.

« C’est une folie ! », renchérit la confirmée Carole Bouquet. « C’est très troublant quand on écoute attentivement ce qui est dit par l’autre, et ce par quoi on est traversé. C’est un dialogue qui est très impliquant », insiste de son côté l’impeccable Frédéric Pierrot.

Et de poursuivre : « C’est un travail qui est proposé sur la parole, le langage et la simplicité de la présence physique. Cela se réduit à cela ». Cette série, basée sur la parole des analysants et l’écoute du psychanalyste, fait entrer comme jamais le spectateur dans l’intimité des personnages, mais aussi des comédiens.

Sur le tournage, « on a eu des fous rires et des lapsus », confie Frédéric Pierrot. « Il y avait quelque chose de nous, de très personnel, qui nous échappait avec un texte extrêmement écrit dans un cadre extrêmement contraint », raconte de son côté Carole Bouquet. Les prises longues impliquent « des moments de confusion », selon Eric Toledano, qui questionnent « la frontière entre fiction et réalité ».

« Cette privation de l’autre fait remonter énormément de fragilité »

En thérapie met ainsi en scène « ce qui nous manque en ce moment, estime Carole Bouquet. La présence. Il y a physiquement la présence de l’un et de l’autre. Cette distance qui nous est imposée par la pandémie, on en parle tout le temps dans En thérapie. »

En thérapie montre « à quel point les rencontres présentielles sont importantes », estime Frédéric Pierrot. « Cette privation de l’autre, de la proximité, fait remonter énormément de fragilité, d’inquiétude chez chacun, indépendamment des événements du Bataclan. En ce moment, c’est particulièrement pertinent », résume Carole Bouquet. Si En thérapie touche donc aussi profondément les spectateurs, c’est parce qu’elle met en scène ce qui nous manque terriblement actuellement, la simplicité d’un véritable lien humain.