« "No Man’s Land" est la première série complètement mondialisée », estiment Amit Cohen et Ron Leshem

INTERVIEW Rencontre avec Amit Cohen et Ron Leshem, les scénaristes de « No Man’s Land », ambitieuse coproduction internationale sur le conflit syrien, diffusée ce jeudi sur Arte

Propos recueillis par Anne Demoulin

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Félix Moati (Antoine Habert) et Souheila Yacoub (Sarya) dans la série « No Man's Land ».
Félix Moati (Antoine Habert) et Souheila Yacoub (Sarya) dans la série « No Man's Land ». — Sife Elamine

Le No Man’s Land est cette zone située entre les premières lignes de deux armées ennemies. C’est précisément là où l’ambitieuse coproduction internationale No Man’s Land, diffusée ce jeudi à 20h45 sur Arte, nous emmène. Cette série en huit épisodes nous embarque en plein conflit syrien sur les traces d’une Française ( Mélanie Thierry), présumée disparue, que son frère (Félix Moati) a cru reconnaître dans une vidéo de combattantes kurdes. Rencontre avec le duo de scénaristes israéliens Amit Cohen et Ron Leshem, auteurs des séries mondialement acclamées False Flag et Euphoria, aux manettes de cette puissante réflexion sur l’engagement, l’endoctrinement et le sacrifice.

Comment est née l’idée de « No Man’s Land » ?

Amit Cohen : Ron et moi voulions trouver un moyen de raconter des histoires de gens ordinaires avec pour toile de fond la guerre civile syrienne. Et puis, nous avons reçu un appel de Maria Feldman, une amie avec qui nous avons déjà travaillé. Elle nous a apporté l’idée de ces femmes kurdes combattantes. Nous voulions raconter l'histoire de ces femmes dont Daesh a peur. Parce que lorsqu’on fait le djihad, si on remporte une victoire, cela mène au paradis, mais si on est tué par la main d’une femme, on meurt tout simplement. On ne devient pas un martyr et c’est très effrayant pour eux.

Comment décririez-vous cette série, comme un drame, un thriller, ou de l’espionnage ?

A. C. : C’est un mélange de tout cela. No Man’s Land commence presque comme un drame familial, autour d’un secret de famille et d’un frère qui part à la recherche de sa sœur. La Syrie est en arrière-plan. Ce thème peut intimider le public. Antoine, comme le spectateur, sait qu’il se passe des choses terribles en Syrie, mais cela ne le concerne pas personnellement, il se soucie avant tout de lui-même et de sa famille. Et nous commençons le voyage avec lui. Au fil de l’histoire, Antoine comprend qu’il s’agit de quelque chose qui le dépasse. Et nous espérons que le public ressentira cela. Qu’il regardera les premiers épisodes pour le mystère et qu’ensuite il se dira qu’il s’agit d’une histoire plus grande.

Ron Leshem : Pour moi, c’est une histoire de voyage. Chaque personnage sort de sa zone de confort pour se battre pour quelque chose. Antoine, ce type ordinaire de Paris prend ce vol très court et se retrouve dans un monde complètement différent. La guerre civile syrienne, probablement la plus grande tragédie de nos vies, est seulement à quelques heures de vol. Et on fait comme si on ne s’en apercevait pas. No Man’s Land suit le voyage incroyable d’un homme ordinaire. On savait qu’on voulait écrire sur les femmes combattantes en Syrie, mais le sujet m’a réellement happé lorsque Amit m’a dit : « C’est comme lorsque Hemingway est parti se battre contre les fascistes en Espagne ». Je me suis dit, tu as toujours voulu explorer la vie d’un résistant, c’est là. On voulait écrire sur les femmes combattantes et les volontaires étrangers. Antoine ne s’intéresse pas au départ à cette guerre, mais en chemin, il va tomber amoureux de ce morceau de terre, de ces belles personnes, mais aussi du sentiment que le monde a vraiment besoin de lui et de la cause.

On suit le parcours de l’endoctrinement des combattants de Daesh et celui de l’engagement des volontaires. D’un côté comme de l’autre, tous vos personnages semblent très seuls…

A.C. : Et c’est cette solitude qui les pousse à trouver une appartenance, un endroit auquel on appartient. Anna a perdu sa famille et son bien-aimé. Elle essaie de trouver une famille de substitution au sein du Mossad. Et comme, cela se termine mal, elle essaie de trouver autre chose. Sarya avait sa vie à Paris, et elle ne se sent pas à sa place dans sa famille au Kurdistan, alors elle se tourne vers les combattantes. Nous montrons aussi l’amitié au sein des combattants de Daesh. Il s’agit de trouver sa place dans le monde, de trouver un groupe à rejoindre.

R.L. : C’est formidable que vous ayez ressenti cela. Nous ne l’avions pas encore entendu. Et j’adhère complètement, bien avant la pandémie, je pensais à la solitude et au fait que nous étions en quelque sorte des loups solitaires. Daesh est une communauté, et les combattantes kurdes, une famille… Mais au final, dans ces tragédies et ces cheminements, vous êtes totalement seul.

Pourquoi avoir fait appel au scénariste français Xabi Molia pour les parties françaises ?

R.L. : No Man’s Land a commencé comme une série française, Arte est une maison extraordinaire pour nous avec laquelle nous travaillons étroitement depuis longtemps. C’est notre noyau dur. Mais des gens de 10 pays différents avec 10 langues différentes ont travaillé sur No Man’s land. La série télé devient de plus en plus globale. A notre connaissance, No Man’s Land est la première série complètement mondialisée.

A.C. : No Man’s Land est une coproduction internationale destinée au monde entier. Les conflits ne sont pas français, israéliens ou syriens… Mais partagés par tous. Le combat d’Antoine n’est pas français. Le trio de combattants de Daech est britannique, mais il s’agit avant tout d’une histoire d’amitié. On s’est demandé : que se passe-t-il quand des amis se retrouvent dans une situation extrême ? Nous avons fait appel à Xabi pour les parties françaises afin qu’elles paraissent authentiques. Pour la même raison, nous avions un conseiller kurde et un autre syrien. Sur le plateau, avec tant de pays et de langues différentes, on avait l’impression d’être, d’une certaine manière, comme en Syrie, à travailler à atteindre un objectif commun.

« No Man’s Land » est-elle une série politique ?

A.C. : Il y a des aspects politiques, mais ce n’est pas politique dans le sens où nous ne voulons pas faire la leçon. Ce n’est pas une expérience de science politique. Tout est vu au travers yeux des personnages. Nous voulions parler de l’hypocrisie de l’Occident au travers le parcours de Nasser, par exemple.

R.L. : Je la vois comme très politique. Lorsque nous demandons aux gens de ressentir de la compassion et de l’empathie, c’est en soi une déclaration politique. La série porte sur la capacité à ressentir, à avoir la capacité de voir à partir des yeux de quelqu’un d’autre. Cette terre a subi la perte de plus d’un demi-million de personnes. Des millions de Syriens ont perdu leur maison, leur famille et leur patrie. Il y a des réfugiés partout au Moyen-Orient, en Europe et ailleurs. Et on n'en entend presque plus parler aux infos. Nous sommes restés des journalistes dans nos veines et nos âmes. C’est une profession sacrée, elle nous manque chaque jour. Ce que nous souhaitons en faisant de la fiction, c’est obtenir un public plus large et d’une manière plus émotionnelle qu’avec un documentaire. Nous voulons éveiller les gens, et c’est politique. Critiquer Israël et critiquer l’Occident qui traite cette terre comme une sorte d’échiquier, c’est politique.

De « False Flag » à « No Man’s Land », le Mossad est au cœur de vos histoires, qu’est ce qui vous fascine tant et aussi le public dans l’espionnage ?

A.C. : Evidemment, c’est toujours intéressant d’imaginer quelque chose d’inconnu. Quand on travaillait sur False Flag, on ne pensait pas qu’une série israélienne puisse être vendue à l’international. Personne ne s’intéressait au Mossad à la télé israélienne. Dans No Man’s Land, c’est différent. Le Mossad est presque une métaphore de l’Occident. On voulait montrer de la façon la plus réaliste les personnes qui sont envoyées en notre nom s’assurer que nous dormirons mieux la nuit. Ces personnes sont censées être les gentils, nous sauver et nous protéger. Mais à quel prix ? Et à quoi ressemble cette zone grise ? Et parfois, lorsqu’ils essayent de résoudre un problème, n’en créent-ils pas de plus grands ?

R.L. : Nous avons servi en tant qu’officiers de renseignement et avons appris l’espionnage lors du processus de paix. C’était une époque optimiste. J’ai voulu devenir journaliste lorsque je me suis aperçu que notre Premier Ministre, Benyamin Netanyahou, écoutait beaucoup plus la presse que les rapports des services de renseignements. Nous sommes devenus journalistes, mais une partie de nous est toujours restée espion. On a parfois l’impression que cette sorte de jeu nous manque, mais nous le critiquons en permanence parce qu’il crée une certaine apathie en Europe et qu’on ne peut pas traiter le monde avec ce cynisme impardonnable.