« Patria », la série choc qui ausculte les plaies du terrorisme basque

SAGA « Patria » suit l’histoire de deux familles basques, sur plusieurs décennies, déchirées par le conflit armé entre l’Etat espagnol et le mouvement séparatiste ETA

Anne Demoulin

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Bittori (Lena Irureta), la veuve de Txato (José Ramón Soroiz), abattu en pleine rue par l'ETA dans « Patria ».
Bittori (Lena Irureta), la veuve de Txato (José Ramón Soroiz), abattu en pleine rue par l'ETA dans « Patria ». — HBO

Une odyssée aussi exigeante que bouleversante. Canal+ diffuse ce lundi à 21h, Patria, mini-série en huit épisodes, qui suit l’histoire de deux familles basques, sur plusieurs décennies, déchirées par le conflit armé entre l’Etat espagnol et le mouvement séparatiste ETA, responsable de la mort de 829 personnes. Pourquoi faut-il absolument voir cette série choc qui explore les plaies du Pays basque ?

Un roman phénomène

Série dont on a le plus parlé en Espagne avant son lancement le 27 septembre 2020 sur HBO Spain, Patria est l’adaptation du roman éponyme de Fernando Aramburu, publié en 2016. « Plus qu’un livre, Patria a été un ouragan », estime le quotidien espagnol El Païs.

Ce roman, récompensé par de nombreux prix, traduit en plusieurs langues, et qualifié (rien que ça !) de « Guerre et Paix du Pays basque » par une partie de la presse espagnole, s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires dans sa version espagnole. Et pour cause, il s’agit du premier récit, récemment traduit en français (aux Editions Actes Sud) qui explore des années de plomb du post-franquisme jusqu’en 2011, quand L’ETA dépose les armes, la douleur d’une communauté meurtrie par les oppositions idéologiques, les exactions et le terrorisme.

Une fiction événement

En septembre 2017, HBO, disponible depuis quelques mois en Espagne, annonce qu’il diffusera l’adaptation sérielle et contribuera largement à sa production. Patria, première création de la branche espagnole de HBO, doit montrer aux Etats-Unis que le pays de La Casa de Papel est digne de figurer sur la chaîne des Sopranos et de Chernobyl.

Le tournage, l’annonce des réalisateurs et du casting font les gros titres. Le clip de vingt secondes présenté lors du festival de San Sebastian en 2019 avec une femme, trempée, sur un pont, pleurant sur le cadavre de son mari, devient le symbole de la série.

La sortie de la série, initialement prévue en mai, a été reportée en septembre en raison de la pandémie. L’affiche promotionnelle qui montre d’un côté la souffrance de la femme tenant le corps de son mari, et de l’autre, celle d’un homme torturé, nu sur le sol d’un poste de police, a suscité une vive polémique : peut-on comparer la souffrance d’une victime à celle d’un terroriste ?
HBO Espagne répond à la controverse avec une déclaration : « Lorsque nous traitons de problèmes complexes dans nos séries, nous nous fions au bon sens de notre public pour les juger une fois qu’ils les auront vus dans leur intégralité »

Une question universelle

Patria s’ouvre dans les années 1990 lorsque Txato (José Ramón Soroiz), entrepreneur, est abattu en pleine rue par l’ETA. Lorsque l’organisation indépendantiste renonce à l’action armée en 2011, sa veuve, Bittori (Lena Irureta) décide de retourner dans la ville où a eu lieu l’assassinat. Une ville imaginaire dans la région bien réelle du Guipuscoa, autour de Saint-Sébastien, où est né l’auteur du roman. Que s’est-il passé ce jour-là, et qui a tiré ?

Son retour n’est pas vu d’un bon œil par les habitants, notamment par son ancienne meilleure amie, Miren (Ane Gabarain), mère de Joxe Mari (Jon Olivares), un jeune pris dans l’engrenage de l’organisation séparatiste, désormais incarcéré.

Patria raconte la violence, les rackets, les menaces, les rancunes, mais surtout les larmes, les plaies, les déchirures laissées par l’organisation séparatiste, qui a écartelé des familles entières et ruiné bien plus de vies que le décompte de ses assassinats.

Les plaies de l'histoire

Avec humanité et sans complaisance vis-à-vis du terrorisme, Patria radioscopie le traumatisme d’une lutte fratricide à l’échelle de l’intime, en superposant les points de vue et les époques. L’histoire collective se transforme en une myriade d’histoires troublantes et poignantes.

Bittori symbolise en quelque sorte toutes les veuves des victimes de l’ETA et Miren, toutes les mères de terroristes. « Bittori et Miren, les protagonistes de cette histoire, choisissent l’un des possibles, pas le seul, bien sûr, mais celui qui peut arrêter le cycle de la vengeance : celui de la réconciliation. Sans oublier ni nier la douleur de quiconque, elles entament un dur voyage vers une étreinte », explique le créateur de la série, Aitor Gabilondo, dans le dossier de presse de Patria. Cette odyssée dans les blessures de ces deux femmes permet d’aborder la question centrale que pose la série : peut-on panser les plaies du terrorisme, pardonner, et se réconcilier ?