« Away » : Pourquoi la conquête de l’espace fascine-t-elle toujours autant la fiction ?

MARS A l’occasion de la sortie de « Away » sur Netflix ce vendredi, Jacques Arnould, expert éthique au CNES revient sur les liens entre fiction et aventure spatiale

Anne Demoulin
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Hilary Swank incarne l’astronaute Emma Green dans la série « Away ».
Hilary Swank incarne l’astronaute Emma Green dans la série « Away ». — COURTESY OF NETFLIX
  • Netflix sort ce vendredi Away, une série dans laquelle Hillary Swank part en mission vers la planète Mars.
  • De Hulu à Apple TV+ en passant par Disney+, les plateformes ont ou développent des séries avec pour thème la conquête spatiale.
  • Pourquoi un tel engouement des producteurs de fiction ? L’analyse de Jacques Arnould, expert éthique au Centre National d’Etudes Spatiales.

Les plateformes de streaming ont la tête dans les étoiles ! En 2018, The First sur Hulu imaginait Sean Penn en premier homme à poser le pied sur Mars. En 2019, For All Mankind sur Apple TV+ réécrivait une version inspirante de l’histoire de la conquête de la lune. The Right Stuff, prochainement sur Disney+, reviendra sur les exploits des astronautes du programme spatial Mercury. J.J. Abrams prépare pour HBO, Glare, qui suivra l’installation de colons sur une nouvelle planète.

Netflix n’est pas en reste, après Another Life en 2019, qui suit une équipe d’astronautes en mission pour découvrir les origines d’un mystérieux artefact extraterrestre, la plateforme de Los Gatos a décidé d’expédier dès ce vendredi l’actrice oscarisée Hilary Swank sur Mars dans Away. Pourquoi la conquête spatiale fascine-t-elle toujours autant la fiction ?

Une fascination très ancienne pour le ciel

L’Homme est fasciné depuis toujours par le cosmos. « Il y a des racines extrêmement profondes au niveau historique et psychologique qui font de l’espace un lieu de projection », rappelle Jacques Arnould, expert éthique au Centre National d’Etudes Spatiales (CNES). Pendant longtemps, le ciel était interdit aux humains parce qu’il était le lieu « d’habitation des dieux et de la perfection ». Mais tout a changé lorsqu’on a commencé à penser « vers la fin du XVIIe siècle, qu’un jour peut-être, nous pourrions aller dans le ciel. »

La fiction sur le sujet a commencé à se développer « en littérature d’abord », avec Savinien Cyrano de Bergerac et son Histoire comique des États et Empires du Soleil, « puis le cinéma » avec Le Voyage dans la lune de Méliès. « Qu’est-ce qu’on a comme plus bel écran pour se projeter que le ciel ? », souligne le spécialiste. Et d’ajouter : « Toute l’aventure spatiale dans laquelle nous sommes plongés depuis soixante ans a été préparée et accompagnée par des œuvres de fiction dans lesquelles l’homme peut projeter son imaginaire, ses peurs, ses espoirs et tout ce qui constitue l’humain. »

Une science-fiction de plus en plus proche de la réalité

« Pour que la fiction puisse s’enraciner, l’imaginaire doit reposer sur un minimum de choses plausibles », estime le chercheur. Envoyer une mission habitée sur Mars, comme dans la série Away, fait partie des projets des agences spatiales depuis longtemps. « Aller sur Mars, c’est encore de la fiction, mais peut-être plus pour longtemps, souligne l’expert éthique du CNES. La fiction doit même se dépêcher parce que peut-être que demain la réalité va la rejoindre ou la dépasser. »

Si les producteurs de série s’intéressent à l’exploration spatiale c’est parce que « nous sommes dans une période où beaucoup de portes semblent s’ouvrir… Les agences spatiales parlent de retourner sur la Lune, d’aller sur Mars, voire plus loin », explique Jacques Arnould.

Un regain d’activité dans l’aventure spatiale

Pourquoi ce regain d’intérêt aujourd’hui ? « Il y a un jeu entre la fiction et l’aventure spatiale, l’une alimentant l’autre, considère Jacques Arnould. Cet intérêt actuel pour le spatial montre qu’on est dans une nouvelle étape de l’aventure spatiale concrète. »

L’aventure spatiale connaît actuellement un regain d’intérêt avec de nouveaux acteurs avec l’apparition de nouveaux acteurs dans le secteur : ceux du « New Space » comme SpaceX d’Elon Musk ou Blue Origin de Jeff Bezos « mais aussi de nouveaux Etats aux côtés des agences spatiales plus anciennes comme la NASA, l’agence spatiale russe, européenne ou japonaise ». « Il y a un regain d’activité et l’engouement pour le sympathique Thomas Pesquet est une illustration de cela », commente le chercheur.

Une fiction miroir de notre réalité humaine

« Le ciel sert d’écran de projection, de miroir à nos rêves les plus fous comme quitter la Terre, explorer des mondes inconnus, mais aussi à notre réalité humaine », analyse Jacques Arnould.

Dans Away, l’astronaute américaine Emma Green (Hilary Swank) prend les commandes de la première mission habitée vers Mars. « Nous ne sommes pas encore capables de poser un engin de plus d’une tonne sur Mars, et une mission habitée, c’est plusieurs dizaines de tonnes, mais cela ne veut pas dire que nous ne serons pas capables de le faire demain ! », commente l’expert du CNES.

Cette mission l’oblige à laisser derrière elle pendant trois longues années son mari (Josh Charles) et sa fille (Talitha Bateman). « Une mission de trois ans, c’est assez exact, ça tient la route ! », précise l’expert du CNES. Jusqu’où peut-on aller dans le sacrifice pour accomplir le projet de sa vie ? Ce dilemme, qui se pose de façon extrême dans le cas de cette astronaute, qui résonne chez toute personne s’interrogeant sur l’équilibre entre sa vie professionnelle et privée.

« L’espace sert finalement de miroir par rapport à des choses communes à toute l’humanité. C’est plus sympa de mettre cela en scène avec un décor spatial, mais au fond les questions sont les mêmes », résume le chercheur.

Une fiction qui nourrit la réflexion des scientifiques

« C’est intéressant que des personnes qui ne sont pas nécessairement des spécialistes du spatial puissent aborder les difficultés psychologiques que ces personnes vont rencontrer », juge Jacques Arnould.

Sur l’aspect psychologique d’une telle mission, « nous n’avons que des hypothèses, résume-t-il. Thomas Pesquet a passé six mois à bord de l’ISS, mais passer à trois ans, ce n’est plus la même chose », avance l’expert, évoquant Mars500, un programme expérimental russe simulant sur Terre les conditions rencontrées par un équipage lors d’une mission de 500 jours vers Mars.

Et de rappeler également que plus on s’approche de Mars, plus les transmissions deviennent longues : « Il faut vingt minutes pour qu’un message envoyé sur Mars arrive sur Terre. Comment vit-on des relations affectives et familiales quand l’éloignement se fait dans l’espace et dans le temps ? », se demande-t-il.

Une fiction qui pose des questions éthiques

Aller sur Mars ou plus loin encore, cela implique de « passer d’un voisinage où l’on voit la Terre à un éloignement tel que la Terre devient une tête d’aiguille. » L’être humain est-il prêt pour cela ? « L’idée d’être envoyé pour représenter l’humanité, c’est un poids symbolique extrêmement fort », ajoute Jacques Arnould.

Ces œuvres de fiction permettent aussi au public de réfléchir à des questions éthiques. Doit-on aller sur Mars ou explorer les confins de l’univers et à quel prix ? « C’est la question éthique par excellence, A quel prix et dans tous les sens du terme ? Le prix humain, financier et technologique », énumère-t-il.

Cette question « ne se résout jamais totalement » et « n’a pas de réponse définitive ». Pourquoi continue-t-on d’aller dans l’espace, alors que la vie sur Terre a besoin de toute notre attention ?

« Mars ou la Lune sont des destinations extraordinaires. Mais la question, ce n’est pas d’avoir une destination, mais un but. On va y faire quoi ? Rejoindre une destination sans savoir ce qu’on vient y faire, quel que soit son prix, ce sera toujours exorbitant », prévient l’expert éthique du CNES.

Si on n’est pas encore tout à fait prêt technologiquement du côté des agences spatiales ou du New Space à envoyer des humains sur Mars ou aux confins de l’univers, « il n’est pas certain qu’on soit prêt socialement ou culturellement à le faire »,

« On n’est pas prêt technologiquement mais aussi ce n’est pas sûr qu’on soit prêt socialement ou culturellement à le faire ? », s’interroge Jacques Arnould. Nous préparer culturellement à ces voyages aux frontières de l’infini, tel est peut-être le rôle essentiel de ces fictions.