Comment les monstres de « Lovecraft Country » révèlent-ils l’horreur du racisme ?

SERIE « Lovecraft Country », nouvelle fiction horrifique de HBO diffusée dès ce lundi en France à 21h sur OCS City, dénonce le racisme aux Etats-Unis

Anne Demoulin

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Courtney B. Vance, Jonathan Majors et Jurnee Smollett-Bell dans la série « Lovecraft Country ».
Courtney B. Vance, Jonathan Majors et Jurnee Smollett-Bell dans la série « Lovecraft Country ». — HBO Max
  • « Lovecraft Country », nouvelle fiction horrifique de HBO diffusée dès ce lundi en France à 21h sur OCS City, est l’adaptation du roman acclamé et éponyme de Matt Ruff. Cette anthologie qui compte dix épisodes est l’une des séries les plus attendues de l’été, voire de l’année.
  • Dans une Amérique secouée par la question raciale à la suite du décès de George Floyd, « Lovecraft Country » s’impose comme une œuvre éminemment politique en mettant l’histoire raciste de l’Amérique au centre de l’histoire

Une série tout à la fois horrifique et politique. Lovecraft Country, nouvelle fiction horrifique de HBO diffusée dès ce lundi en France à 21h sur OCS City, est l’adaptation du roman acclamé et éponyme de Matt Ruff. Développée pour la télévision par Misha Green, à qui l’on doit Underground, produite par Jordan Peele (Get Out, The Twilight Zone) et J.J. Abrams (Fringe, Lost, Westworld), cette anthologie qui compte dix épisodes est l’une des séries les plus attendues de l’été, voire de l’année. Avec sa multitude de monstres effrayants et ses nombreuses références à la littérature et au cinéma fantastique, Lovecraft Country constitue un vibrant hommage au genre horrifique. Dans une Amérique secouée par la question raciale à la suite du décès de George Floyd,Lovecraft Country s’impose comme une œuvre éminemment politique en mettant l’histoire raciste de l’Amérique au centre de l’histoire. Comment les monstres de Lovecraft Country révèlent l’horreur du racisme ?

Lovecraft Country suit la quête d’un jeune Noir Américain Atticus Freeman (Jonathan Majors), autrefois enfant timide et érudit et maintenant vétéran de la guerre de Corée désabusé et amateur de Pulp Fiction. Ce dernier s’embarque depuis Chicago dans un road-trip au travers les inquiétantes routes de l’Amérique ségrégationniste des années 1950 à la recherche de son père (Michael Kenneth Williams) disparu, accompagné de son intrépide amie Leti (Jurnee Smollett) et de son oncle George (Courtney B. Vance).

L’idéologie raciste de H.P. Lovecraft

Leur voyage initial les emmène dans le Massachusetts, le « pays de Lovecraft » du titre. La généalogie de l’écrivain Howard Phillips Lovecraft (1890-1937), qualifié par Stephen King de « plus grand artisan du récit classique d’horreur du vingtième siècle » remonte à l’époque de la colonie de la baie du Massachusetts, en 1630. Autre clin d’œil au créateur d’un Mythe de Cthulhu, le premier épisode de la série entraîne les héros dans une ville appelée Ardham, à une lettre d’Arkham, la scène fictive de certains des horribles contes de H.P. Lovecraft qui ont inspiré le roman de Matt Ruff.

La littérature d’H.P. Lovecraft est née dans un contexte de ségrégation raciale et d’apparition de théories eugénistes au début du siècle aux Etats-Unis. Elle sous-tend une idéologie parfois raciste, voire suprémaciste, parfois antisémite, exprimée notamment dans la nouvelle Horreur à Red Hook. Le racisme et l’antisémitisme de l’auteur de SF se confortent également dans sa correspondance privée.

La série ne manque pas d’y faire référence et dénonce cette idéologie raciste qui perdure aux Etats-Unis et dans le reste du monde. Le postulat de Lovecraft Country est évident : nos héros Noirs Américains vont devenir les pourfendeurs du racisme lovecraftien.

Le climat anxiogène de l’Amérique ségrégationniste des années 1950

Alors que la question raciale était l’un des thèmes de Watchmen, dans Lovecraft Country, cette question hante chaque plan et chaque interaction. Lovecraft Country retrace pendant dix épisodes le quotidien effroyable des Noirs Américains pendant la ségrégation raciale des années 1950 aux Etats-Unis. La série égrène les tristes lois Jim Crow : interdiction de s’asseoir à l’avant des autobus pour les Noirs Américains ou obligation de servir les personnes de couleur dans une salle distincte dans les restaurants.

George, l’oncle du héros, est d’ailleurs l’auteur d’un guide du même type que le Green Book du film, indiquant aux voyageurs noirs dans quels endroits il est possible de dormir ou se restaurer en toute sécurité.

Le climat anxiogène du racisme est présent dans chaque plan : des moqueries qui associent les Noirs à des singes à cette publicité du sirop Aunt Jemima, stéréotype racial retiré de la vente il y a seulement quelques semaines à la suite du mouvement déclenché par la mort de George Floyd.

La véritable monstruosité vient des racistes

Au cours de leurs aventures, nos héros seront confrontés à de nombreux monstres surnaturels, comme ceux dépeints dans les multiples références à la SF de la série : du Dracula de Bram Stoker aux Martiens d’Une princesse de Mars, premier volume de la saga John Carter aux monstres gluants des contes de Lovecraft.

Mais le danger permanent qui plane sur les héros ne vient pas de ces créatures vintages, la véritable monstruosité vient des Blancs racistes. La scène la plus angoissante du premier épisode est celle où le shérif blanc Hunt (« la chasse » en anglais) pourchasse les héros juste avant le couvre-feu qui leur est imposé. Finalement, lorsque les vrais monstres – des limaces vampiriques – débarquent, c’est presque un soulagement.

Une série éminemment politique

Qui sont les vrais monstres ? L’homme ou la créature ? Telle est la question que pose la série. Comme avec Get Out et Us, Jordan Peele utilise le genre horrifique pour délivrer un message politique. Cette série est l’occasion de mettre en avant un casting d’acteurs Noirs américains : « Pourquoi est-ce qu’ils [les films d’horreurs] n’ont pas de personnages noirs, ou pourquoi est-ce qu’ils doivent mourir dans les dix premières minutes ? », regrette Misha Green dans les colonnes du New York Times.

La série s’inscrit dans la veine de La Nuit des morts vivants de George A. Romero qui met en scène en 1968, en plein mouvement des droits civiques aux Etats-Unis, un héros Noir américain qui survit tout une nuit à une invasion de zombies pour finalement trouver la mort au petit matin face à des officiers de police blancs.

Le surnaturel comme métaphore du réel, n’est pas une idée neuve, mais elle fonctionne ici pleinement, au vu de l’actualité récente aux Etats-Unis. Comme dans La Nuit des morts vivants, Lovecraft Country dresse le portrait d’une Amérique malade, dans laquelle les citoyens préfèrent s’entre-tuer plutôt que de s’épauler. Si les monstres n’existent pas dans la vie réelle, le racisme est la véritable horreur au sein de notre société.