« Betty » : Une bande de filles dans l’univers très masculin du skateboard

GENRE La réalisatrice de « Skate Kitchen » signe « Betty », une série en forme d’exercice de microsociologie sur le milieu du skate féminin

Aude Lorriaux
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Kirt et Janay dans « Betty ».
Kirt et Janay dans « Betty ». — HBO
  • La série Betty, réalisée par Crystal Moselle, est diffusée sur OCS à partir du 2 mai.
  • Ce dérivé du film Skate Kitchen explore les stratégies d’un groupe de jeunes femmes apprenties skateuses dans un milieu très masculin.
  • Se regrouper en bande de filles est une des réponses possibles à cette exclusion, analyse la géographe du genre Edith Maruéjouls, tout comme adopter des postures viriles, ou exceller pour être intégrée au groupe de garçons.
     

Quand on est une fille et qu’on veut faire du skateboard, mieux vaut être excellente pour se faire adopter par les garçons du groupe. Ou se trouver un crew : telle est la leçon de choses de Betty, nouvelle série HBO de Crystal Moselle, réalisatrice de Skate Kitchen dont cette série est un dérivé, diffusée en France sur OCS à partir du 2 mai.

Centrée autour de cinq jeunes femmes – Janay, Honeybear, Kirt, Indigo et Camille – la série développe une forme de microsociologie sur l’univers du skate et les questions de genre liées à la ville. Un univers composé à 90 % de garçons, où les femmes affrontent violences et harcèlement et doivent doublement montrer patte blanche, analyse Edith Maruéjouls, docteure en géographie du genre, qui a observé les skateparks et city stades en France.

« T’as commencé y’a 6 mois ? », demande, impertinent, un skateur à Camille, qui enchaîne pourtant les flips et autres figures depuis dix ans. Indigo débute et se fait chahuter au moindre faux pas. Sans ses copines, il est probable qu’elle aurait laissé tomber la planche. « Il ne faut pas oublier que c’est le premier qui se lance qui occupe la piste, c’est un mode d’engagement physique basé sur la domination », analyse Edith Maruéjouls. Alors Indigo apprendra la nuit, quand il n’y aura plus personne pour lui « mater les fesses » et la bousculer, une « stratégie d’évitement sur des horaires décalés » bien connue, selon la géographe, directrice du bureau d’études La ROBE (L’Atelier Recherche Observatoire Egalité).

Exceller ou adopter des postures viriles

Dans cette jungle masculine, l’organisation en bande de filles apparaît comme une réponse à l’exclusion des garçons. Rares sont les jeunes skateuses qui arrivent à être « acceptées » par leurs congénères masculins. « Les filles qui sont acceptées sont surperformantes par rapport au groupe des garçons, c’est vrai dans tous les sports », analyse la géographe du genre. Camille incarne ce rôle dans la série, coincée entre un groupe de garçons qui la teste en permanence et une bande de filles à qui elle ne peut être complètement loyale, sous peine d’être exclue par les garçons.

Une autre forme de réponse est d’adopter des postures viriles : Kirt vient à la rescousse de ses copines dès qu’une d’elles est chahutée, elle n’hésite pas à rouler des mécaniques et à insulter copieusement quiconque les défie. Elle joue le rôle de garde du corps, mais ce faisant, reproduit une certaine violence masculine, ce qui n’est pas toujours apprécié par ses copines, pas ravies de finir au poste de police après une bagarre…

Liberté plaisante à regarder

En ce sens, la série Betty est un état des lieux, pas nécessairement un recueil de solutions. « Si pour s’imposer il faut adopter des codes masculins, c’est dangereux : quand on est agressé ce n’est pas à nous de hurler, c’est aux autres d’arrêter l’agression », estime Edith Maruéjouls. On peut quand même se demander si cette non-mixité n’est pas idéalisée par la série. « La non-mixité peut être un message transitoire mais il faut que les garçons entendent ce message. Aux Etats-Unis la liberté se fait au prix de la ségrégation… »

Cette liberté est, quoi qu’il en soit, plaisante à regarder. Comme lorsque Kirt est filmée flottant sur son skateboard, slalomant entre les voitures, s’accrochant à un camion au passage… Son short et son t-shirt amples se gonflent de vent, ses cheveux longs ondulent avec la vitesse tandis que sa casquette arc-en-ciel est fermement vissée sur la tête, chaussettes remontées jusqu’aux genoux… Dans la rue, pour échapper au harcèlement, les femmes se doivent d’être mobiles, observe Edith Maruéjouls : « On a le droit d’être là parce que l’on bouge. » C’est dans cette échappatoire que la série prend un peu de profondeur, sans toutefois parvenir à se hisser au-delà de l’exercice de microsociologie.