Comment « Insecure » déconstruit les clichés racistes comme celui de la femme noire en colère

STEREOTYPES La série est encore méconnue en France, alors que OCS diffuse la saison 4 de « Insecure » en France depuis le 13 avril

Laure Beaudonnet

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Issa Rae et Yvonne Orji dans Insecure
Issa Rae et Yvonne Orji dans Insecure — HBO
  • Insecure, une comédie sur le quotidien de quatre afro-américaines, a fait son retour pour une quatrième saison le 13 avril sur OCS.
  • Relativement confidentielle en France, la série mérite toute notre attention.
  • Aurélie Louchart, autrice de Trop crépues ?, un essai traitant notamment de la représentation des femmes noires dans les productions culturelles grand public, décortique avec 20 Minutes l’importance d’Insecure dans le monde des séries.

Issa et sa bande de potes sont de retour pour une saison 4 sur HBO et OSC depuis le mois d’avril et si vous ne regardez pas, vous avez raté votre sériphilie. Heureusement, en cette période de confinement -qui touche à sa fin-, il vous reste quelques jours pour vous pencher sur Insecure, signée Larry Wilmore et Issa Rae (également interprète du personnage principal). Relativement confidentielle en France, cette comédie sur le quotidien d’une jeune afro-américaine à Los Angeles a pourtant tout d’une petite pépite.

S’il est question de quatre femmes noires aux Etats-Unis, Insecure n’est pas pour autant une œuvre ouvertement politique, à la différence de Dear White People, par exemple, dont le titre met la problématique raciale en avant. Cela dit, une fiction dont l’intrigue dépeint la vie d’une femme afrodescendante à Los Angeles ne peut pas faire l’économie de la question du racisme.

Le cliché de la « strong black woman »

Dès le titre, Insecure, Issa Rae s’attaque subtilement aux clichés sur les femmes noires. « Aux Etats-Unis, les œuvres audiovisuelles reprennent souvent des stéréotypes », explique Aurélie Louchart, autrice de Trop crépues ?, un essai traitant notamment de la représentation des femmes noires dans les productions culturelles grand public. « L’un des clichés les plus courants est celui de la "strong black woman" : forte, qui ne pleure pas et n’a aucune fragilité. »

On retrouve aussi, entre autres, les figures de la femme noire en colère, de la Jézabel, sexuellement vorace, et de la Mammy, qui remonte dans l’histoire à la période de l’esclavage et qui décrit une femme entièrement dévouée à la famille blanche, en particulier aux enfants. « Les représentations évoluent mais elles s’inscrivent dans une continuité historique. On ne déconstruit pas des clichés ancrés dans l’inconscient collectif en cinq jours, poursuit Aurélie Louchart. En mettant l’accent sur les insécurités (insecure), il paraît peu probable que la créatrice n’ait pas pensé à la "strong black woman" ».

D’ailleurs l’héroïne ne cache pas ses fragilités, elle déprime, se trompe, manque fâcheusement de confiance en elle. Les autres personnages féminins, en particulier sa meilleure amie Molly, se révèlent dans toute leur complexité, avec leurs défauts et leurs qualités. La créatrice ne tombe pas dans le piège des contre-stéréotypes (créer une femme noire qui ne se mettrait jamais en colère, par exemple) pour répondre au cliché de la « angry black woman ». Elle montre les femmes telles qu’elles sont, parfois en colère, parfois séductrices, parfois désarmées…

Un quotidien ponctué de micro-agressions

Il en va de même pour les hommes afrodescendants de cette série. « Ils ne sont pas non plus cantonnés au cliché de l’homme fort, Issa Rae montre leurs fragilités, sans les ridiculiser », insiste Aurélie Louchart. Et à travers cette galerie de personnages, la série décrit un quotidien ponctué de micro-agressions et de remarques racistes. La difficulté de Molly d’être considérée à sa juste valeur dans un cabinet d’avocat, l’exotisation de Lawrence lorsqu’il participe à un plan à trois avec deux blanches…

« La série expose des situations de racisme claires, mais elle invite le téléspectateur à se faire son propre avis », explique Aurélie Louchart. Tout au long de l’intrigue, elle pose des questions à travers un simple regard, une expression de visage, une image furtive. Insecure évite de tout expliquer. « La créatrice fait confiance à l’intelligence du public », reprend la journaliste qui déplore toutefois que la série conserve certains travers de beaucoup de fictions américaines. « Les personnages qui ne font pas partie de la classe moyenne sont notamment dépeints avec moins de subtilité que les autres ».

Le manque d’héroïnes noires sur le petit écran

Certes, cette comédie n’est pas parfaite, mais elle a le mérite de mettre au jour le racisme conscient et inconscient qui sévit dans la société à travers une héroïne noire aussi drôle que touchante. Il est encore rare de rencontrer ce type de personnage sur le petit écran.

Selon des chiffres avancés dans Trop crépues ? (Hikari), qui renvoie à plusieurs études américaines, « les femmes ne représentent que 30 % des personnages parlants dans les films. (…) Les non-Blancs, eux, ne constituent que 28 % des personnages parlants aux États-Unis, alors qu’ils représentent 40 % de la population du pays ». En croisant ces deux chiffres, il est encore plus improbable de tomber sur une femme non-blanche avec des dialogues dans une œuvre. Et ne parlons même pas du rôle principal…