« Dérapages » : « Ma carrière de sportif m’a probablement aidé pour cette série », estime Eric Cantona

INTERVIEW Dans la minisérie « Dérapages », diffusé ce jeudi sur Arte, Eric Cantona campe avec maestria un ancien cadre brisé par six ans de chômage

Propos recueillis par Anne Demoulin

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Eric Cantona campe Alain Delambre dans la série d’Arte « Dérapages » réalisée par Ziad Doueiri.
Eric Cantona campe Alain Delambre dans la série d’Arte « Dérapages » réalisée par Ziad Doueiri. — Stephanie Branchu

Un puissant thriller social ! Dans Dérapages, minisérie diffusée ce jeudi à 20h55 sur Arte, Eric Cantona incarne avec maestria Alain Delambre, un ancien cadre brisé par six ans de chômage, prêt à tout pour retrouver un emploi. « Quand j’ai compris à quel point j’étais en colère, j’ai pris peur, mais c’était trop tard », confie le héros face caméra au début du premier épisode. Ecrite par Pierre Lemaître d’après son roman Cadres noirs et réalisée par Ziad Doueiri (Baron noir), Dérapages est une charge non dénuée d’humour noir contre un système déshumanisé. Entretien téléphonique – coronavirus oblige, avec la star de ce récit haletant d’un homme colère, Eric Cantona.

Aviez-vous lu le roman de Pierre Lemaitre avant de découvrir le scénario ?

Je n’ai lu le roman ni avant, ni pendant, ni après. J’ai lu le scénario des six épisodes et j’ai adoré. Je n’ai pas voulu lire le roman parce que l’adaptation est une œuvre en elle-même. Ce n’est pas le roman que j’allais devoir jouer, j’ai préféré de pas être trop perturbé par la lecture du roman.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de participer à ce projet ?

J’ai adoré l’histoire et le personnage que l’on me proposait. D’humiliation en humiliation, Alain Delambre a vraiment une trajectoire particulière et originale, inspirée par la réalité de notre temps.

Vous avez tourné avec Ken Loach, le maître du cinéma social, vous avez œuvré pour la Fondation Abbé-Pierre, est-ce que vous choisissez vos projets en fonction de leur portée sociale ?

Pas au départ ! Je choisis mes projets parce qu’il y a une histoire qui me parle et un personnage avec des choses exceptionnelles à jouer. Après, il y a de vraies similitudes entre le cinéma de Ken Loach et Dérapages : une certaine vision de la société, des personnages forts et cette forme d’humour qui fait qu’on a envie de pleurer et de rire en même temps parfois. Grâce à l’humanité, l’humour, l’ironie et l’autodérision peuvent prendre place.

Comment décririez-vous Alain Delambre ?

C’est quelqu’un qui va d’humiliation en humiliation. A un moment donné, il se retrouve sur un pont au bord du périphérique, il a deux solutions : soit il se jette, soit il essaye de survivre. Il atteint un point de non-retour et disons qu’il décide de survivre d’une façon un peu extrême.

Vous jouez presque deux rôles avec un Alain Delambre avec deux physiques bien distincts…

Ce que j’aime, c’est que dès le début, on voit le personnage avec ce look tellement particulier. Et puis, on le voit avant au chômage, avec sa vie de famille. On est obligé de se demander ce qui s’est passé ? Entre les deux, il va passer par plein de nuances et d’étapes importantes…

Comment vous êtes vous préparé pour ce rôle ?

C’est la première fois que je tournais une série et je jouais un personnage très dense aussi bien sur le plan physique qu’émotionnel, et avec beaucoup de texte à apprendre. La voix off par exemple, on l’a faite en une seule journée face caméra et sans montage. Cela représente beaucoup de travail en amont et le jour du tournage, il faut être là, concentré. Quand on est fatigué, on n’a plus la même lucidité, on peut perdre le fil. On a beaucoup travaillé et échangé avec le metteur en scène, Ziad Doueiri, en amont. C’est de l’énergie de gagner. Il avait déjà tourné des séries et m’a mis en garde de certaines choses.

Que retenez-vous de cette expérience ?

Il faut préserver son capital énergie. Il s’agit d’une course de fond et il ne faut pas partir comme si on faisait un 100 mètres. Les tournages se terminent tard et on se lève tôt, entre-temps, on dort peu mais le plus longtemps possible. J’ai heureusement pris conscience très vite de la charge de préparation, de travail et de concentration que cela représentait tous les jours. Si je n’en avais pas pris conscience rapidement, j’aurai pu me griller très vite.

Votre expérience d’athlète de haut niveau vous aide-t-elle dans votre nouveau métier d’acteur ?

Pour ce genre d’exercice, oui ! Je pense que cela m’aide. Maintenant, je pense qu’il a des acteurs qui n’ont pas fait de sport et qui ont aussi cette discipline. Ma carrière de sportif m’a probablement plus aidé dans cette série que pour le reste.

Comment avez-vous créé cette alchimie avec Suzanne Clément, qui joue votre épouse ?

On ne s’est pas vus avant le tournage. Quand on s’est rencontré, tout s’est très bien passé. Ziad Doueiri a vraiment le don pour choisir son casting. Quand j’ai tourné Le Deuxième souffle avec Alain Cornaud, il disait que 80 % de la direction d’acteur se faisait au casting.

Et les 20 % qui restent ?

Il y a des gens qui ont une telle énergie, une telle passion, une telle lucidité qu’ils vous entraînent. Ziad Doueiri a cette passion incroyable. Il vous ferait monter dans les arbres ou se jeter d’une falaise ! Il a ce truc-là. Sur le tournage, il a cette faculté de faire circuler l’énergie et de faire prendre conscience qu’on est là pour travailler tous ensemble. C’est un directeur d’acteur exceptionnel. J’imagine mal deux acteurs jouer dans une fiction de Doueiri ne pas avoir cette alchimie.

Après cette minisérie, seriez-vous prêt à jouer un rôle récurrent dans une série ?

J’ai beaucoup aimé cet exercice parce qu’on peut vraiment développer un personnage sur la durée et le faire passer par tellement d’états différents. J’aime bien l’idée de la série. Alors un rôle récurrent dans une série, pourquoi pas ! Cela dépend de ce qu’on me propose. Tout ce que j’ai fait jusqu’ici est un cadeau du ciel !

Et quel rôle aimeriez-vous jouer ?

J’aimerais bien jouer un rôle que je n’imagine pas aujourd’hui ! Et pas forcément, quelqu’un de sympa tout le temps. Même un méchant. En tout cas, je ne m’interdis rien. Tout dépend de l’écriture, du réalisateur, de avec qui on va le tourner, etc.

Etes-vous amateur de séries ? Si, oui, quelles sont vos séries préférées ?

Je ne regarde pas de séries. Je ne regarde quasiment pas la télévision. Je ne suis pas non plus sur les tablettes. J’aime bien le monde de l’art, la peinture et la sculpture. Je lis des magazines d’art et des livres d’art ou d’architecture. J’aime tout ce qui peut m’inspirer. Je suis aussi collectionneur parce qu’il y a tellement de choses que j’aime, que je trouve belles et tellement de gens qui m’inspirent, où l’on sent les flammes à l’intérieur. Quand vous lisez un beau roman par exemple, on se sent exister, porter et lever !