« Mrs. America », la série sur l’antiféminisme qui nous invite à prendre l'extrême droite au sérieux

LUTTE A L'ECRAN Cate Blanchett incarne Phyllis Schlafly, une anti-féministe très à droite qui s’est battue pour faire échouer la ratification de l’Equal Rights Amendment, qui devait garantir l’égalité des droits, et donc des salaires, entre hommes et femmes  

Aude Lorriaux

— 

Cate Blanchett le 9 janvier 2020, à Los Angeles.
Cate Blanchett le 9 janvier 2020, à Los Angeles. — Michael Buckner/Variety/REX/SIPA
  • La série Mrs. America dresse le portrait de Phyllis Schlafly, qui a créé dans les années 1970 la campagne « Stop Era », Era désignant l’Equal Rights Amendment, un amendement pour l’égalité des droits entre femmes et hommes.
  • On y croise aussi les figures de l’autrice féministe Betty Friedan, de la journaliste Gloria Steinem et de Shirley Chisholm, première femme afro-américaine élue au Congrès en 1968.
  • « Il existe un fil conducteur direct entre 1972 et l’état actuel » affirme Judith Ezekiel, professeure émérite en études féministes, qui a vécu cette période.
     

« Une compréhension de l’ennemi fait découvrir des moyens spécifiques pour le combattre », écrivait, en 2015, l’essayiste Tzvetan Todorov, appelant à ne pas « déshumaniser » celles et ceux que l’on veut défaire. Alors que Hollywood la démocrate est encore profondément marquée par la victoire de Donald Trump et la montée de l’extrême droite aux États-Unis, tel pourrait bien être le propos de Mrs. America, série diffusée depuis le 16 avril sur Canal+ Séries, qui explore la figure de l’activiste anti-féministe Phyllis Schlafly, jouée avec une froideur merveilleuse par Cate Blanchett. Phyllis Schlafly s’est battue dans les années 1970 pour empêcher la ratification de l’amendement qui visait à garantir l’égalité des droits entre les sexes, l’Equal Rights Amendment. Et elle y est parvenue, au nez et à la barbe d’un mouvement pourtant puissant, qui a mis beaucoup de temps à se rendre compte du danger.

L’intérêt de la série est d’ailleurs de donner à voir la variété d’une partie du mouvement féministe. Des figures reconnues comme Betty Friedan, qui a écrit un ouvrage capital dans l’histoire du féminisme, La Femme mystifiée, et dont la série montre l’étoile déclinante durant ces années. Populaires comme Gloria Steinem, journaliste fondatrice de Ms. Magazine et autrice d’un récent Ma vie sur la route, qui ici apprend la dure réalité du combat politique. Mais aussi oubliées, effacées, telle Shirley Chisholm, première femme afro-américaine élue au Congrès en 1968, candidate à l’investiture démocrate pour l’élection présidentielle américaine de 1972, jouée avec fougue et détermination par l’actrice Uzo Aduba.

Points communs avec Donald Trump

Mais c’est la figure brillante et retorse de Phyllis Schlafly qui est au centre de cette histoire, assénant que les femmes sont « faites pour porter des enfants » et que les féministes « détestent la vie ». L’activiste n’était pourtant pas très enchantée au départ à l’idée de s’investir contre le mouvement de libération des femmes. Mais puisque son mari lui refuse le droit de s’expatrier à Washington DC, et que son parti ne lui accorde que peu de crédit sur les questions de dissuasion nucléaire, qui l’intéressent davantage, la très droitière autrice va sentir qu’il y a une place à se faire si elle remporte la bataille contre l’ERA.

Et pour cela, elle n’hésite pas à mentir, affirmant que les féministes veulent qu’hommes et femmes soient les mêmes ou qu’elles réclament des toilettes unisexes, ce qui était parfaitement faux. « C’était une pratique courante, quand on lui citait des chiffres qui contredisaient ce qu’elle disait, elle osait dire qu’elle n’était qu’une simple femme au foyer », explique Judith Ezekiel, professeure émérite en études féministes et africaines américaines. Un point commun avec Donald Trump, qui a d’ailleurs qualifié Schlafly d’héroïne au moment de sa mort.

Mrs. America, une métaphore pour parler d’aujourd’hui ? Assurément, pour Judith Ezekiel. « Il existe un fil conducteur direct entre 1972 et l’état actuel », nous dit-elle par téléphone, confinée dans l’Ohio, un Etat où la ferveur pour Donald Trump s’est manifestée très tôt. « En 1972, le mouvement se préoccupait très peu de l’ERA, on croyait que ça allait passer et que ce n’était pas la question la plus importante. Peu de monde voyait la montée de cette extrême droite, on se disait que c’était un relent du passé, on ne pensait pas qu’il s’agissait d’une brèche qui allait mener à l’élection de Ronald Reagan en 1980… », poursuit la chercheuse. Un aveuglement dont a pâti aussi la gauche américaine, au moment de la montée en puissance de Donald Trump...