Pourquoi freiner le binge-watching est-elle la bonne idée de Disney+ surtout en plein confinement ?

LANCEMENT Disney+, lancé ce mardi en France, a choisi de diffuser ses séries originales comme « The Mandalorian » au rythme d’un épisode par semaine

Anne Demoulin

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La page d'accueil de la plateforme Disney+.
La page d'accueil de la plateforme Disney+. — Disney+
  • Disney+ est lancée ce mardi en France.
  • Les séries originales comme The Mandalorian seront disponibles au rythme d’un épisode par semaine.
  • Ce mode de diffusion se généralise. Il offre des avantages pour les plateformes mais aussi pour les consommateurs de série. Assiste-t-on à la fin du binge-watching ?

La fin d’une longue attente ! Après un report de son arrivée à la demande du gouvernement afin de ne pas engorger les réseaux, Disney+ débarque enfin sur nos écrans ce mardi avec plus de 500 films et plus de 300 séries, dont les 30 premières saisons des Simpson, annonce Disney.

De quoi binge-watcher jusqu’à l’écœurement en plein confinement ? Assez paradoxalement, non. Comme  Apple TV+, Disney+ mise, pour ses séries originales sur une diffusion au rythme d’un épisode par semaine. Ce sera le cas chaque vendredi à 9h pour The Mandalorian la première série live de l’univers «  Star Wars », supervisée par Jon Favreau, aux manettes d’Iron Man et du Roi Lion. Pourquoi freiner le binge-watching est la bonne idée du mastodonte, surtout en période de confinement ?

Comment s'abonner à Disney+?
Comment s'abonner à Disney+? - Disney+

Petit rappel chronologique

Avec le lancement de House of Cards en 2013, Netflix adopte le modèle de la mise en ligne par saisons entières et évite à ses abonnés de trépigner pendant une semaine entière avant le prochain épisode de Stranger Things. Le modèle de Netflix, propice au binge-watching, c’est-à-dire à la consommation boulimique de contenus, correspondait à un moment particulier celui de l’émergence de la sériephilie.

Fin 2013, Amazon Prime Video tente une approche plus mesurée avec des séries comme Alpha House, avec trois épisodes à la fois au lancement suivis d’une mise en ligne hebdomadaire. Avec la sortie de Transparent en 2015, la plateforme de Jeff Bezos opte pour le même modèle que Netflix. Hulu tente un modèle mixte : si Handmaid’s Tale est diffusé à raison d’un épisode par semaine, la 4e saison de Veronica Mars est mise en ligne d’un seul coup.

Même les chaînes de télé surfent alors sur la vague en diffusant trois épisodes inédits d’une même fiction à la suite lors d’une même soirée.

En 2015, le président de FX John Landgraf lance une phrase choc, statistique à l’appui : « Il y a tout simplement trop de télévision ! » En 2016, la télé américaine a diffusé pas moins de 455 séries originales, contre 216 en 2010. Bienvenue dans l’ère de la Peak TV : 487 séries sont diffusées aux Etats-Unis en 2017, 495 en 2018, 532 en 2019. Un record !

Les années 2020 ou le retour des recettes des chaînes télé

Avec l’arrivée de nouveaux acteurs comme Apple TV+, Disney +, HBOMax et Peacok, se dirige-t-on vers l’indigestion de contenus face à une offre gargantuesque ? Probablement pas. Ces nouvelles plateformes ont décidé de renoncer partiellement au modèle inauguré par Netflix et de revenir aux recettes des chaînes traditionnelles.

Lancé aux Etats-Unis en 2014, CBS All Access, qui propose The Good Fight, le spin-off de The Good Wife, Star Trek: Discover ou encore Why Women Kill,, utilise principalement une stratégie hebdomadaire.

Apple TV+, lancée le 1er novembre 2019, adopte une approche hybride : trois épisodes puis une diffusion hebdo pour The Morning Show, See ou For All Mankind, tandis que la première saison de Dickinson, destinée aux jeunes, dont 6 sur 10 sont adeptes du visionnage boulimique selon Médiamétrie, est mise en ligne d’un coup.

Les nouvelles séries Disney+ comme The Mandalorian, diffusé en clair ce mardi à 20h20 sur Canal+ à l’occasion du lancement de la plateforme, Wanda Vision ou encore The Falcon and The Winter Soldier, seront quant à elles mises en ligne à raison d’un épisode par semaine. « Ce n’était pas vraiment pour nous différencier des concurrents. Nous avons pris cette décision parce que nous voulions créer des rendez-vous et rapprocher les familles », explique à 20 Minutes Agnes Chu, directrice générale des contenus Disney+.

Chaque épisode devient ainsi un « événement » culturel. « Avec Disney+, nous souhaitons créer un espace où les gens peuvent regarder des programmes ensemble. Des programmes comme The Mandalorian encouragent les gens à venir chaque semaine, à prendre plaisir à le voir ensemble, à en parler, et à revenir semaine après semaine », poursuit-elle. En diffusant de façon hebdomadaire une série en dix épisodes, les plateformes s’assurent de garder leurs abonnés au moins trois mois.

Le succès de Game of Thrones, pleuré comme «  e dernier grand succès d’une “vraie” chaîne, que l’on persiste à regarder au fur et à mesure », a certainement inspiré la firme de Mickey. « Les gens veulent faire partie du zeitgeist culturel, ils veulent prendre part aux conversations, une sortie hebdomadaire permet de faire cela », confirme Agnes Chu.

Même les anciens – Netflix, Amazon et Hulu – revoient leurs stratégies. La saison 2019 de The Great British Baking Show n’a pas été disponible d’un seul coup sur la plateforme de Reed Hastings, tout comme le programme de téléréalité Rythm & Flow. La diffusion hebdomadaire offre aussi quelques avantages aux spectateurs.

Les années post-confinement vers la consommation raisonnée de contenus ?

Plus c’est long, plus c’est bon. Au moment du lancement de la saison 3 de The Leftovers, Damon Lindelof, le créateur de Lost et de Watchmen,, invitait les critiques séries à ne pas dévorer toute la saison d’un coup. « Je pratique le binge-watching, je n’ai aucune leçon à donner ! Quand on aime une série, c’est tentant de vouloir savoir tout de suite ce qui va se passer ensuite ! C’est comme avoir une grande pizza en face de soi et d’en manger jusqu’à devenir malade. Vous l’apprécierez plus en la dégustant lentement », expliquait-il alors à 20 Minutes.

Et d’ajouter : « Lorsqu’on binge-watche, on perd la capacité à anticiper, à imaginer ce qui va se passer. Je conseille d’essayer de laisser passer un jour entre chaque épisode de The Leftovers, de se laisser du temps pour y penser, de retrouver ce sens de l’anticipation ».

De nombreux showrunners ont la même inclination pour la sortie hebdomadaire. « Binge-watcher permet de rester dans l’histoire, mais regarder de façon hebdomadaire permet d’en parler, d’anticiper, de spéculer. Donc, il y a une plus-value », souligne Jeff Rake, le showrunner de Manifest.

Dans une étude de 2017 sur les effets du binge-watching, des chercheurs de l’Université de Melbourne ont montré que les personnes qui avaient avalé les 6 épisodes de la série de la BBC The Game en une fois ont conservé moins d’informations sur le long terme que ceux qui avaient apprécié le show sur plusieurs jours ou semaines.

Les sorties de Stranger Things sur Netflix ou Fleabag sur Prime Video sont des événements qui génèrent des conversations. Mais il faut se hâter à les regarder pour éviter les spoilers. Ainsi, la 3e saison de Stranger Things a généré 8,2 millions de tweets lors de sa première semaine de sortie en juillet, et 90 % de moins en cinquième semaine.

La mise en ligne d’une saison en intégralité, nuit à la pérennité des séries. La sitcom animée pour adultes Tuca & Bertie a été annulée par Netflix en juillet trois mois après son lancement, alors qu’elle était une des séries les mieux notées, avec 98 % d’évaluations positives sur Rotten Tomatoes. Le temps que le bouche-à-oreille fasse son œuvre, son sort était déjà scellé. A l’inverse, des séries comme The Good Place, Succession ou Chernobyl ont connu un succès progressif.

Se priver d’une diffusion hebdo, c’est aussi se priver des fameux previously on, ces séquences récap. Braindead de Michelle et Robert King, les créateurs de The Good Wife, aurait-elle le même charme sans ces fameuses séquences prégénériques chantées ?

Assiste-t-on pour autant à la fin du binge-watching ? Probablement pas, mais à un ralentissement, c’est certain. « Le consommateur peut binge-watcher certains programmes, ou choisir d’attendre pour d’autres », résume Agnes Chu.

Le confinement a mis fin à la course effrénée d’une bonne partie de la planète et certains imaginent d’ores et déjà un monde d’après avec des modes de consommation raisonnés. Et si la consommation des séries suivait le même rythme ? Qui ne s’est jamais senti submergé par le nombre vertigineux de séries « en retard à rattraper » ? Pourquoi ne pas retrouver le plaisir de savourer chaque semaine un rendez-vous à plusieurs autour d’un épisode de sa série préférée ? De prendre le temps d’en discuter, d’échafauder des théories plutôt que de s’isoler des réseaux sociaux par crainte d’être spoilé ?