« Hunters », la chasse aux nazis d’Al Pacino aux accents comics

TARANTINESQUE Dans « Hunters », disponible depuis vendredi sur Amazon Prime Video, Al Pacino chasse les nazis dans l’Amérique des Seventies

Anne Demoulin

— 

Logan Lerman et Al Pacino dans la série « Hunters ».
Logan Lerman et Al Pacino dans la série « Hunters ». — Christopher Saunders
  • Dans Hunters, disponible depuis vendredi sur Amazon Prime Video, Al Pacino campe le leader d'un groupe de chasseur de nazis dans l’Amérique des Seventies.
  • La série, produite par Jordan Peele, est un pastiche des films d’exploitation des années 1970 et de l’âge d’or des comics books.
  • Comme Inglourious Basterds, Hunters raconte la vengeance des juifs sur fond d’Holocauste.

Un mix de Spiderman et de Marathon Man ! Dans Hunters, Al Pacino interprète avec jubilation et un accent yiddish bancal son second rôle dans une série, après la minisérie Angels in America sur HBO en 2003. Il campe Meyer Offerman, un rescapé d’Auschwitz, devenu le chef d’une bande de traqueurs de nazis dans l’Amérique des années 1970. Ce riche new-yorkais, successivement comparé à « Bruce Wayne », alias Batman, ou au « Professeur X », le chef des X-Men et son équipe de « Jew-per heroes » (ou « super-juifs »), comme dit l’un d’eux, joue les justiciers afin d’empêcher les nazis réfugiés aux Etats-Unis d’édifier le 4e Reich sur le sol américain. Comme  Jojo Rabbit de Taika Waititi, comédie sur l’Allemagne nazie tout juste oscarisée (meilleur scénario adapté), la série, produite par Jordan Peele et disponible depuis vendredi sur Amazon Prime Video, propose un curieux mélange des genres.

Une ode à l’âge d’or des comics books

Hunters commence comme une histoire d’origine d’un comics. Jonah Heidelbaum (Logan Lerman, Percy Jackson dans les films adaptés des romans fantasy), ado maussade façon Peter Parker, vit avec sa grand-mère, Ruth, rescapée des camps de la mort. En plein été 1977, une nuit, elle se fait assassiner sous ses yeux. Jonah découvre alors que sa « safta » travaillait secrètement avec Meyer Offerman, à l’élimination d’une société secrète rassemblant les fanatiques d’Hitler vivant en Amérique.

Si Meyer Offerman tient plus du fameux et fictif chasseur de vampires Van Helsing que des célèbres et réels chasseurs de nazis Serge et Beate Klarsfeld, comme le souligne une consoeur de Télérama, les nazis de Hunters (Greg Austin, Dylan Baker et Lena Olin) ressemblent davantage aux caricatures des films Nazisploitation qu'aux nombreux scientifiques allemands qui se sont retrouvés aux Etats-Unis après la Seconde Guerre mondiale grâce au programme tenu secret jusqu’en 1973, baptisé « Operation Paperclip ». Hunters canalise l’esprit de l’âge d’or des comics américains. Les super-héros ont été créés par Stan Lee, Jack Kirby et Joe Simon, tous des enfants de familles juives immigrées, pour mener des batailles plus grandes que nature entre les forces du Bien et du Mal. Captain America est né pour combattre les nazis et Magneto, survivant de la Shoah, souhaite avant tout éviter aux mutants de subir une persécution similaire. Et devant Hunters, impossible de ne pas penser à SHIELD contre Hydra. 

Une « lettre d’amour à ma grand-mère »

Hunters est une histoire née dans l’imagination d’un enfant, pour qui la réalité de la Shoah est inconcevable et inimaginable. Jonah Heidelbaum est une sorte de Doppelgänger cathartique de David Weill, le créateur du show. « Hunters est une lettre d’amour à ma grand-mère », raconte-t-il devant quelques journalistes triés sur le volet au lendemain de l’avant-première de la série à Londres. « Ma grand-mère, Sarah, était une survivante de la Shoah. Elle nous a raconté, à mon frère et à moi, son expérience. En tant qu’enfant, cela me semblait être des histoires de super-héros. C’était la seule façon pour moi, enfant, d’appréhender ces histoires », explique-t-il.

Un hommage au cinéma des années 1970

Hunters est aussi une lettre d’amour au cinéma des Seventies. Al Pacino, quintessence du Nouvel Hollywood, fait figure de Parrain de ce show  baudrillardien . « Marathon Man, French Connection et tous ces grands films tournés à New York dans les années 1970 ont été des sources d’inspiration pour élaborer le look de la série que nous voulions, combiné aux couleurs pop des comics books », confirme la showrunneuse de Hunters, Nikki Toscano. L’introduction des espions à la manière d’une bande-annonce de film se série Z fait entrer le spectateur dans le monde du pastiche.

L’équipe comprend un couple chamailleur (Carol Kane, l’héroïne de Unbreakable Kimmy Schmidt que Pacino a croisé en 1975 sur le tournage d’Un après-midi de chien et Saul Rubinek), un acteur louche (Josh Radnor, LE Ted Mosby de HIMYM), un vétérinaire vietnamien maître en arts martiaux (Louis Ozawa), une dure à cuire à la Pam Grier (Tiffany Boone) et une nonne ex-agent du MI6 (Kate Mulvany). Pour eux, tuer des nazis n’est pas juste hautement défendable, mais terriblement amusant, n’en déplaise à l’agent du FBI, Jerrika Hinton (Grey’s Anatomy), chargée d’enquêter sur leurs meurtres.

Plus encore qu’à Marvel, le style de Hunters tient donc des films grind house, ces salles dédiées au cinéma bis (Blaxploitation, Kung-fu, etc.). Hunters distille la même violence, jouissive et stylisée des films de Tarantino, et en particulier de sa référence évidente, Inglourious Basterds.

Un devoir de mémoire

Malgré tout sa grotesquerie, Hunters a clairement des intentions plus élevées et sérieuses. David Weill se sent investi d’un devoir de mémoire. « Avec la disparition des survivants, c’est désormais à notre génération de raconter ces histoires de nos aînés et de garder cette vérité vivante », confie-t-il. « A chaque étape, David et moi avons travaillé avec des spécialistes afin de s’assurer que les camps soient représentés de la façon la plus authentique possible », assure la showrunneuse Nikki Toscano. L’équipe a veillé par exemple à ce que les numéros tatoués sur les bras des personnages rescapés ne correspondent pas à celui d’un vrai déporté. « Dans les flash-back, toute la violence qui se déroule dans les camps est suggérée contrairement à celle de 1977 qui est montrée », souligne-t-elle.

Un officier SS qui organise des parties d’échec avec des pions humains, des musiciens juifs jouant Hava Naguila à l’entrée du camp d’Auschwitz… Nul doute que les flash-back dans les camps d’Auschwitz et Buchenwald ou le ghetto de Varsovie vont faire couler beaucoup d’encre, puisqu’ils représentent des scènes d’atrocités fictives (comme si les atrocités réellement commises par les nazis n’étaient pas suffisantes ?) et des actes de résistance fictifs.

Si les séquences dans les camps adoptent un style plus naturaliste que dans le reste de la série, Hunters ne s’inscrit pas dans le registre du drame historique comme la série Holocauste ou le film La Liste de Schindler. Ce n’est pas la première fois que la fiction prend des libertés avec la plus grande tragédie du XXe siècle et sans rentrer dans l’inextricable débat critique sur la représentation de la Shoah initié par Jacques Rivette dans l’article « De l’abjection » publié dans les Cahiers du cinéma en 1961, la cruelle réalité se retrouve ici tordue ou transfigurée, sans jamais pour autant être niée.

Un délire cartoonesque

Hunters plaque à l’écran les fantasmes d’un enfant qui, pour supporter l’indicible, s’est construit des contes macabres, allégories de l’incommensurable sadisme nazi, et des histoires de superhéros juifs, allégories du pouvoir et de la justice rendus aux victimes de l'Holocauste. La série n’obtient hélas jamais avec ce périlleux mélange des genres, l’intensité dramatique et la dimension cathartique qu’elle semble viser.

«You should read the Torah more. It's the original comic book » ( « Vous devriez lire davantage la Torah. C'est la bande dessinée originale » ), s’exclame Meyer Offerman dans le premier épisode. A l’instar des films de Jewsploitation comme Inglourious Basterds ou Hebrew Hammer, la création de David Weill est avant tout un pastiche qu’il ne faut pas trop prendre au sérieux. On se délectera donc d’Hunters pour entendre un cartoonesque Al Pacino crier « Let’s get to cooking these Nazi cunts ! » (« Allons cuisiner ces connards de nazis ! »)