Comment « The Good Place » et « BoJack Horseman » ont repoussé les limites de la comédie

PHILOSOPHIE « BoJack Horseman » et « The Good Place » ont repoussé les limites conventionnelles de ce qu’une comédie télévisée peut ou doit être

Anne Demoulin

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« BoJack Horseman » et « The Good Place » sont disponibles en France sur Netflix.
« BoJack Horseman » et « The Good Place » sont disponibles en France sur Netflix. — Netflix/NBC
  • Dans une grande adéquation cosmique, les séries The Good Place et BoJack Horseman ont terminé leurs courses presque au même moment.
  • Les héros de The Good Place et BoJack Horseman sont obsédés par la même question morale : comment être une personne décente ?
  • Les deux séries mènent aussi une réflexion sur la mort et sont deux métarécits sur Hollywood et ses mutations.

Deux « lutins » de bonnes séries ! Dans une grande adéquation cosmique, The Good Place et BoJack Horseman ont terminé leurs courses presque au même moment. La comédie philosophique de NBC s’est achevée le 30 janvier aux Etats-Unis, le 31 janvier sur Netflix en France, tout comme la satire zoologiquement incorrecte. Alors qu’en 4 saisons, la comédie The Good Place s’est muée en une œuvre référencée et didactique, la série d’animation à la Simpson  BoJack Horseman s’est transformée en 6 saisons en drame existentiel acide. Si leurs deux derniers épisodes se chevauchent, c’est parce que les créations de  Michael Schur et Raphael Bob-Waksberg ont poursuivi le même cheval de bataille : repousser les limites conventionnelles de ce qu’une comédie télévisée peut ou doit être. Explications.

Deux séries morales

A Hollywoo, dans la fiction anthropomorphique d’animation de Raphael Bob-Waksberg, Bojack Horseman, acteur de sitcom has been et vaniteux, souffre de dépression, de solitude et de son attitude toxique auprès de ses proches : Mister Peanutbutter, son ami chien excessivement optimiste et fidèle, Diane, sa biographe paumée, Princess Carolyn, son agent chatte carriériste, et Todd, son colocataire asexuel.

Dans la comédie philosophique de Michael Schur, l’égocentrique, grossière et égoïste Eleonor (Kristen Bell) entre accidentellement au paradis après sa mort. Elle y croise Chidi (William Jackson Harper), professeur de philosophie morale pathologiquement indécis, Tahani (Jameela Jamil), mondaine obsédée par son statut et Jason (Manny Jacinto), un crétin de Jacksonville.

Les héros de The Good Place et BoJack Horseman sont obsédés par la même question morale : comment être une personne décente ? BoJack Horseman, vestige des antihéros à la Mad Men, Breaking Bad ou Les Sopranos, adhère aux théories existentialistes et à la croyance que le libre arbitre et l’absence d’une morale absolue dictée d’en haut confèrent à chacun la responsabilité ultime de la façon dont nous passons notre temps sur Terre.

Quel est le sens de la vie ? Que pouvons-nous dire sur la nature humaine et les choix que nous faisons ? Qu’est-ce qu’une action désintéressée ? La fin justifie-t-elle parfois les moyens ? En quatre saisons, The Good Place mène une réflexion éthique sur le Bien et le Mal, tout en se débarrassant habilement de la question de Dieu, revisitant Kant, Socrate, Aristote, Platon ou encore Heidegger.

Deux réflexions sur la mort

L’avant-dernier épisode de The Good Place aurait facilement pu être le dernier. Tout comme celui de BoJack Horseman. A la question « Y a-t-il une vie après la mort ? », The Good Place répond par l’affirmative. Et après quatre saisons passées à errer dans l’au-delà, nos héros morts arrivent enfin au « Bon Endroit » du titre. A leur arrivée, ils découvrent cependant que le bonheur éternel est source d’ennui. Le lieu choisi par les producteurs pour représenter le Good Place est le Getty Center, le musée d’art dans les collines surplombant Los Angeles. Si le paradis se situe dans les collines d’Hollywood, l’enfer l’est aussi.

Depuis 6 saisons, BoJack Horseman a peur de se noyer, au sens propre comme au figuré. Dans l’avant-dernier épisode, l’équidé manque effectivement de se noyer dans son ancienne piscine, une scène presque prophétisée dans le générique de la série. Il va alors affronter les fantômes de ses amis et de sa famille dans une sorte de dîner purgatoire avant de se retrouver devant une porte, entrée symbolique et terrifique du royaume des morts.

Dans The Good Place, la félicité même éternelle a besoin d’une fin heureuse et d’une porte également. Une fois que quelqu’un l’a traversé, plus de bon ou de mauvais endroit… Juste la paix et la sérénité. Nos héros décédés tirent leur révérence « Si la vie (et l’après-vie) n’avait pas de fin, elle manquerait de saveur », conclut la série philosophique. La comédie potache du début avec ses attaques de crevettes géantes s’avère finalement être une évaluation comique de la philosophie, de la nature humaine et du sens de la vie.

Dans Bojack Horseman, tout le monde a droit à une fin heureuse, sauf l’homme-cheval qui survit, se réveille et doit tout recommencer avec les gens qui sont encore en vie. Un sort pire que la mort pour l’anti héros en quête de rédemption. Et le dernier épisode se conclut sur une série de conversations en tête-à-tête, d’une gravité croissante. « Parfois, la vie est une chienne, et puis tu continues à vivre », conclut Diane. Dans l’univers de Raphael Bob-Waksberg, la vie n’est que ce que l’on en fait et c’est à nous qu’incombe d’écrire notre histoire.

Deux métarécits

Ces deux séries ont aussi pour point commun d’être des métarécits autour d’Hollywood et du monde de la télévision. Bojack Horseman dépeint les coulisses d’une sitcom et du show-business. Hollywoo est une construction autocritique du star-system hollywoodien, d’Hollywood et de ses dérives à l’ère post-#MeToo. A Hollywoo, la comédie d’animation sur un héros torturé se conclut en dramédie existentielle avec des personnages féminins émancipés, Princess Carolyn et Diane, enfin libérées de la toxicité de BoJack.

De son côté, The Good Place est une comédie sur un réseau de showrunners (les « architectes », comme Michaël) qui essayent d’obtenir de meilleurs scores (d'audiences ?) en réécrivant sans cesse l’histoire qu’ils sont en train de raconter pour des fans capricieux (Le juge Gen). La télévision, voici l’enfer de The Good Place, qui comme l’expérience du temps de Janet, n’est plus linéaire. A tout moment, le spectateur peut retourner dans n’importe quel bon endroit… Les fins sont inévitables, mais à la télévision, rien ne se termine vraiment. Après tout, dans ses appartements, le juge Gen vient juste de commencer à regarder The Leftovers (qui a inspiré à Michael Schur The Good Place).

The Good Place et Bojack Horseman ont repoussé les limites de la comédie en devenant des contes moraux sur la nature de l’homme. Parfois, le spectateur a besoin qu’on lui rappelle que les humains sont toujours capables de créer un monde meilleur ensemble. Et parfois, il a besoin qu’on lui rappelle qu’une bête sommeille à l’intérieur. Ces deux séries sont enfin le miroir d’un système hollywoodien en pleine mutation. Si la philosophie peut apprendre aux gens à être meilleurs, une série télé peut-elle le faire ? Telle est l’essence de ces deux séries.