«Skam France» : Des fans traduisent la série pour la rendre accessible aux étrangers

A L'INTERNATIONAL On a discuté avec des fans de « Skam France » qui conçoivent des sous-titres « sauvages » en anglais et en italien pour la série de France.tv Slash

Mathilde Loire

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Des fans traduisent « Skam France » pour la rendre accessible au public étranger.
Des fans traduisent « Skam France » pour la rendre accessible au public étranger. — Thibault GRABHERR
  • Le sixième épisode de la 5e saison de Skam France sera disponible ce vendredi à 18 h sur France.tv Slash.
  • Cette saison suit le destin d’Arthur, un adolescent confronté à l’apparition d’une « surdité brusque ».
  • Comme pour les saisons précédentes, des fans réalisent des sous-titres non-professionnels à destination du public non-francophone de Skam France.

« Ok donc là il vient d’y avoir un clip ! Je ne m’y attendais pas, je pensais qu’il y aurait juste un nouveau clip à 7 h ce soir ! », s’exclame Sara* au milieu de l’interview. Ce « clip » dont elle parle, c’est une nouvelle séquence de l’épisode 6 de la saison 5 de la série Skam France, en cours de diffusion sur France TV Slash.

Sara, 20 ans, est une Canadienne fan de Skam France. De Skam tout court, d’ailleurs. Elle a commencé par la série originale, la norvégienne, et elle a depuis regardé les versions des huit autres pays qui l’ont adaptée. « Chaque réalisateur a sa personnalité, chaque scénariste a sa vision, c’est intéressant à voir », dit la vingtenaire. Elle a découvert Skam vers la fin de la saison 3, et a décidé de s’essayer à la traduction du français vers l’anglais lorsque la  version française a été annoncée.

Sous-titreurs amateurs

Tout a commencé, pour elle, sur Facebook. « J’étais dans un groupe de fans de la série originale. Quelqu’un a proposé de créer un groupe de traducteurs pour la version française. Une personne qui avait traduit la série originale nous a montré comment faire. » L’équipe de traducteurs a évolué au fil des saisons, mais ils sont aujourd’hui une dizaine.

Ces sous-titreurs amateurs de Skam France sont des « fansubbers », du néologisme anglais fansub, issu de la contraction de « fan » et de « subtitles » (sous-titres en français). La pratique du « fansubbing », ou «  sous-titrage sauvage », selon la Commission générale de terminologie et de néologie française, s’est développée dans les années 1970-1980 autour des films et séries d’animation japonaise. Internet a permis son expansion et, aujourd’hui, la plupart des séries et des films disponibles de manière illégale sur le Web sont sous-titrés par des fansubbers.

Traduire les épisodes… et les posts Instagram

Sara et son équipe ont un fonctionnement bien rodé, qui suit le mode de diffusion de Skam France. A l’instar de sa grande sœur norvégienne, la série est diffusée séquence par séquence chaque une semaine, en temps réel. L’épisode entier est disponible le vendredi. « Quand un clip sort, on le regarde, et les gens qui sont disponibles – selon l’heure, le fuseau horaire – s’en chargent, explique Sara. Une première personne retranscrit les dialogues, une autre traduit, et une troisième corrige. » A la fin de la semaine, les fichiers de sous-titres sont réunis dans un même dossier, qui correspond à l’épisode entier.

Ces fansubbers d’âge divers – ils ont entre 19 et 40 ans – ont tous appris sur le tas à traduire, à incruster des sous-titres dans une vidéo, à la mettre en ligne… Ils postent leur travail sur un blog Tumblr, skamfrtranslated… Où l’on ne trouve pas que les sous-titres des épisodes. Skam France est transmédia, et des contenus sont diffusés sur les comptes Instagram fictifs des personnages, par exemple. Sara et ses camarades se chargent aussi de traduire les publications des personnages sur les réseaux sociaux.

Audience internationale

Ils ne sont pas les seuls à traduire Skam France pour le public étranger. Mélanie*, 18 ans, est étudiante en licence de langue. Elle a aussi découvert Skam avec la série norvégienne. « Quand je la regardais, devoir attendre une demi-journée pour comprendre une séquence de quelques minutes semblait insoutenable. » Elle a donc décidé de traduire les épisodes français, « pour rendre l’attente pour le public étranger plus supportable ». Mélanie traduit les séquences au fur et à mesure « sur les notes de [son] téléphone ». « Une séquence de trois ou quatre minutes peut me prendre jusqu’à une heure de traduction », précise-t-elle.

Comme la version originale, Skam France dispose d’une large audience, qui dépasse les frontières de l’Hexagone et de l’Europe. Pour chaque séquence publiée sur la chaîne YouTube de France TV Slash, une vingtaine de langues différentes est disponible en sous-titres, de l’anglais à l’espagnol en passant par le russe, le coréen, le slovaque ou l’arabe. N’importe qui peut d’ailleurs ajouter ses propres sous-titres. « Nous avons essayé de mettre les notres sur les vidéos officielles, mais ça ne marchait pas, raconte Sara. D’autres fans ont récupéré nos sous-titres et les ont ajoutés sur YouTube. »

Du français à l’anglais à l’italien

Les différents groupes de fansubbers de Skam échangent beaucoup. « Il y a une grosse équipe de fans italiens, on leur envoie nos sous-titres en anglais puis ils les traduisent dans leur langue », explique Sara. Cette équipe, «Skam SUB ITA», met à disposition des sous-titres italiens pour sept des huit séries Skam et des sous-titres en anglais pour Skam Italia.

« Chaque remake est pris en charge par une équipe différente, et certaines personnes travaillent sur plusieurs versions », explique Giorgia, une Italienne de 22 ans qui étudie la traduction et parle anglais et français. « Le garçon qui gère Skam SUB ITA nous envoie les fichiers avec la traduction anglaise, et nous traduisons cela en italien. La plupart des gens qui travaillent sur Skam France ne parlent pas français. C’est là que j’interviens, car je peux traduire depuis le français, donc je corrige la traduction finale pour m’assurer que tout est bon et que les sous-titres correspondent bien aux dialogues. »

« On n’aurait pas pu découvrir "Skam" sans ceux qui ont pris le temps de traduire »

Giorgia a commencé à traduire Skam France alors qu’elle étudiait la littérature française et anglaise à l’université. « Je savais que j’allais étudier la traduction, et je voulais voir si j’aimais traduire et sous-titre. J’étais tellement investie dans la saison 3 de Skam France que je voulais être en mesure de rendre la série disponible pour tout le monde en Italie. » Mélanie, elle, estime que « Skam est une série importante, avec un message qu’il faut à tout prix partager. »

« On n’aurait pas pu découvrir la version norvégienne sans les gens qui ont pris le temps de traduire, on leur est redevables », affirme Sara. « Le fandom [la communauté de fans] est une famille, et je veux donner l’opportunité à cette famille de grandir. » Pour la jeune femme, qui est musulmane, voir « un personnage comme Sana » (une adolescente voilée au centre la saison 4, l’équivalent d’Imane dans la version originale) à l’écran était une première. « Skam a changé ma vie, elle m’a montré qu’il est possible d’avoir de bonnes représentations. Et je pensais que la version française devait avoir la même chance. »

Expliquer Parcours Sup aux étrangers

Si la dimension sociétale de Skam France participe à son attrait, elle ajoute des difficultés pour les sous-titreurs et sous-titreuses amatrices. La saison 5 aborde par exemple les choix d’orientation des protagonistes : comment traduire les subtilités de Parcours Sup​ ? Dans les commentaires des séquences publiées par France TV Slash, des utilisateurs et utilisatrices de YouTube expliquent aux non-francophones le système éducatif français.

Une fan de « Skam France » explique ce qu'est Parcours Sup aux fans étrangers.
Une fan de « Skam France » explique ce qu'est Parcours Sup aux fans étrangers. - Capture d'écran YouTube

Certains fansubers expliquent directement dans les sous-titres, à l’aide d’inserts ou d’astérisques qui feraient grincer des dents des sous-titreurs professionnels – mais qui font aussi le charme des fansubs. L’équipe de Sara a fait un autre choix : « Sur le Tumblr où on poste les vidéos sous-titrées, on fait aussi des posts pour expliquer pourquoi Imane doit enlever son voile avant d’entrer au lycée, ou comment fonctionne Parcours Sup… » Preuve que le fansubbing va bien au-delà de la simple traduction.

*Les prénoms de « Sara » et « Mélanie » ont été modifiés, à leur demande.