« Skam France » : Comment la saison 5 réussit à aborder la culture sourde avec justesse

INCLUSION Comédiens sourds, apprentissage de la langue des signes, travail sur la bande-son… La saison 5 de « Skam France » a réussi à aborder le thème de la surdité avec respect

Anne Demoulin

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Robin Migné (Arthur), Winona Guyon (Noée) et Coline Preher (Alexia Martineau) dans la saison 5 de « Skam France».
Robin Migné (Arthur), Winona Guyon (Noée) et Coline Preher (Alexia Martineau) dans la saison 5 de « Skam France». — Thibault GRABHERR
  • Le second épisode de la 5e saison de Skam France sera disponible ce vendredi à 18 heures sur France.tv Slash.
  • Cette saison suit le destin d’Arthur, un adolescent confronté à l’apparition d’une « surdité brusque ».
  • Pour traiter ce sujet sensible, les équipes de « Skam France » se sont fait accompagner par l’International Visual Theatre, association et laboratoire de recherches artistiques, linguistiques et pédagogiques sur la langue des signes.

Un « départ tonitruant » selon Sened Dhab, directeur de la fiction numérique de France Télévisions. Lancée le 6 janvier sur France TV Slash la saison 5 de Skam France, première saison à dépasser le format norvégien, a totalisé « deux millions de vues » en une semaine. « A titre de comparaison, c’est deux fois et demie plus gros que le lancement de la saison 3 qui a marqué le moment où Skam France a vraiment explosé », se félicite Sened Dhab. Cette saison suit le destin d’Arthur Broussard, un adolescent incarné par Robin Migné, face à « un événement charnière dans sa vie » l’apparition d’une « surdité brusque », qui le fait basculer dans un monde inconnu. « On a touché juste puisque les réactions au sein de la communauté des sourds et malentendants sont sans appel : “Enfin, quelqu’un parle de ce que je vis” », se réjouit encore le directeur de la fiction numérique du groupe public. Comment Skam France réussit à aborder avec justesse ce thème de la surdité ?

« Je voulais parler du handicap depuis longtemps »

« Skam France a vocation d’être une sorte de boîte à outils pour les adolescents confrontés à des problématiques diverses et variées », rappelle David Hourrègue. « Je voulais parler du handicap depuis longtemps, mais j’étais moins intéressé par le handicap moteur, déjà vu à la télévision », relate Niels Rahou, qui supervise l’écriture de la série.

En France, plus de 4 millions de personnes sont sourdes ou malentendantes. « Un de nos objectifs à la fiction numérique et sur toutes les antennes du groupe, c’est d’aller chercher de manière systématique des représentations positives à toutes les diversités qui constituent le public français », souligne Sened Dhab. « L’idée est de profiter de l’écrin de bienveillance de Skam France pour traiter ce sujet sensible et important », poursuit-il.

« Je suis entendant, mais j’ai une maman ORL, donc j’ai grandi avec des gens autour de moi que je voyais communiquer différemment », confie le scénariste. Parler du monde des sourds « offre une représentation à des gens que l’on représente trop peu et souvent mal. J’ai grandi LGBT et j’ai manqué de représentations quand j’étais jeune », ajoute-t-il.

« A IVT, je me suis retrouvé sur un autre continent »

« Trouver nos comédiens sourds a été difficile, je ne voulais pas tomber dans l’imagerie d’Epinal de la petite jeune fille aux allumettes sourde. La condescendance me terrorisait » », expose David Hourrègue. On se souvient que La Famille Bélier  avait ainsi suscité une controverse au sein de la communauté sourde. Pour éviter les faux pas, l’auteur et le réalisateur ont sollicité « un organisme » qui les a accompagnés « dans notre compréhension de cet univers » :  International Visual Theatre (IVT), association et laboratoire de recherches artistiques, linguistiques et pédagogiques sur la langue des signes.

« La langue des signes est encore méconnue. Il y a encore beaucoup d’ignorance autour de cette langue et cette culture. Skam France, grâce à sa notoriété et son audience, peut les rendre visible à grande échelle, et auprès de la jeune génération », applaudit Jennifer Lesage-David, codirectrice de l’International Visual Theatre avec Emmanuelle Laborit.

« Quand je suis arrivée à IVT, au milieu de 100 personnes sourdes ou malentendantes, qui communiquent grâce à la langue des signes, je me suis retrouvé sur un autre continent. Je suis rentré bouleversé », confie David Hourrègues. « Je les ai sensibilisés à la culture sourde. J’ai partagé mon bagage avec eux. On a sensibilisé l’équipe de tournage et fait du coaching en langue des signes. J’ai aussi porté un regard extérieur sur le scénario », énumère Jennifer Lesage-David. « Là où on regardait vraiment dans la même direction, c’était dans le fait de ne pas aborder la surdité du point de vue médical ou du handicap, mais du point de vue de l’être social », salue-t-elle encore.

« J’étais loin de me douter du chemin et du voyage que j’allais faire sur notre perception par rapport au monde qui nous entoure et ce fameux handicap invisible. Je me suis mis à voir les sourds dans la rue, tous les jours, alors qu’avant je ne les voyais pas », confesse le réalisateur.

« On milite aussi pour l’employabilité des artistes sourds »

« On milite aussi pour l’employabilité des artistes sourds parce qu’il y en a et qu’ils sont talentueux », précise Jennifer Lesage-David. « A part Robin Migné, tous les sourds ou malentendants à l’écran le sont réellement », déclare David Hourrègues. IVT a permis au réalisateur de dénicher deux nouveaux talents : « Winona Guyon et Lucas Wild, Noée et Camille dans la série, qui portent très fièrement les différents aspects de ce monde merveilleux ».

Pourquoi ne pas avoir pris un acteur sourd comme personnage principal ? « On a pris le parti de raconter l’histoire de quelqu’un qui devient sourd. Sur les 4 à 5 millions de sourds et malentendants en France, 80 % le sont devenus. On avait envie de suivre le chemin d’un môme qui va connaître ça, qui va ressentir un environnement qui lui renvoie une image de handicapé, et surtout, qui va découvrir la réalité d’un monde qui nous a éclatés à la gueule », récapitule David Hourrègue, le réalisateur des 5 saisons de la série phénomène.

« J’ai compris rapidement la nécessité d’envoyer Robin Migné, comme un acteur américain, apprendre à signer. En sachant qu’il faut deux ans pour maîtriser la langue des signes et qu’il ne saura pas signer parfaitement », dit le réalisateur. « J’ai reçu une formation pendant 35 heures à IVT. Winona et Lucas se sont empressés de compléter ma formation, explique Robin Migné. En termes de préparation, j’ai passé beaucoup de temps à me balader avec des boules quies enfoncées dans les oreilles. »

« L’histoire d’Arthur est l’histoire d’une surdité, pas de toutes les surdités mais arrive quand même quand même à toucher à l’universel », précise Sened Dhab. « Le monde des sourds est varié. Il y a des gens qui signent, d’autres utilisent le LPC (Langage parlé complété), d’autres parlent. Certains entendent un peu, d’autres pas du tout. Le personnage d’Arthur nous donne à voir cette diversité. On n’est pas tous pareils et il y a toute une richesse à découvrir », abonde Lucas Wild.

« Quand je suis arrivée sur la série, j’avais du mal à réaliser la chance que j’avais. J’étais très motivée à porter cette responsabilité de représenter le monde des sourds », confie Winona Guyon. « Actuellement, il y a une sorte d’opposition entre ceux qui signent, ceux qui parlent. Nous, la nouvelle génération, on a envie de la casser », annonce l’actrice.

« On est radical, il n’entend pas, alors on n’entend pas »

« Il fallait que le public entre en empathie avec le personnage d’Arthur et qu’il ressente ce qu’il ressent. La limite de l’acceptable était donc ce qu’il ressent », relate David Hourrègue. Du larsen, des moments de silence, des sous-titres… La question du son s’est posée dès l’écriture. « On est radical, il n’entend pas, alors on n’entend pas. On essaye d’être le plus juste possible », commente le réalisateur. Un choix de mise en scène qui colle avec Skam France, qui adopte chaque saison un « point de vue unique » : « Cela renforce l’immersion », estime le réalisateur. « Cette radicalité a été comprise par le public », se félicite Antonio Grigolini, directeur de France TV Slash.

« Ce qui a été vraiment été le plus dur a été le rapport au son. Il y a des scènes où je suis censé ne pas entendre, alors que j’entends tout, d’autres où je n’entends rien, alors que je suis censé entendre, mais je n’entendais pas parce que bien souvent je rentrais trop les appareils auditifs que je devais porter dans mes oreilles », se souvient Robin Migné.

« Je ne voulais pas d’interprète sur le tournage »

« J’ai dû apprendre à communiquer avec des comédiens sourds sans interprète. Je ne voulais pas d’interprète sur le tournage, parce que c’était le chemin d’Arthur. Quand Robin tournait avec des acteurs sourds, je dirigeais tout le monde en utilisant uniquement mes mains », raconte le réalisateur. Sur le tournage, « on ne se parlait plus, on se regardait », renchérit Robin Migné. « L’équipe a été très patiente avec moi », félicite Winona Guyon. Le plateau de tournage de Skam habituellement bruyant est devenu silencieux. « Imaginez la première assistante qui normalement demande le silence toute la journée ! », rit David Hourrègues.

« J’ai vécu en une saison plus d’émotions que sur les 4 précédentes ! On est sorti émotionnellement rincés du monde qu’on a découvert On voulait montrer ce monde est rock, sensuel et charnel. Notre plus grande fierté, c’est de voir des personnes sourdes et malentendantes dire : “Je me reconnais à l’écran. Vous comprenez ce que je vis”. », conclut le réalisateur.

Qu’est-ce que l’International Visual Theatre ?

  • « International Visual Theatre, qui a 43 ans, est né au moment du réveil sourd, parce que la langue des signes a été proscrite en France pendant cent ans. A l’origine, il s’agit de la première compagnie de comédiens sourds », explique Jennifer Lesage-David, qui le codirige avec la comédienne Emmanuelle Laborit.
  • Au fil du temps, IVT est aussi devenue aussi une école d’apprentissage et une maison d’édition de la de la langue des signes. « On a vraiment pour but d’être identifié comme un lieu ressource qui fait la promotion de la langue des signes et de l’art sourd avec deux mots-clés : l’ouverture et la transmission », résume Jennifer Lesage-David.
  • Et d’ajouter : « On propose des spectacles avec de la langue des signes », tel que Dévaste moi avec Emmanuelle Laborie, « un spectacle de chansons, sauf que c’est du chansigne, une discipline que les gens connaissent peu » ou encore Miss or Mister President, « une satire politique » écrite et mise en scène par Jennifer Lesage-David. ​