« The L Word : Generation Q » : Les lesbiennes sont-elles enfin sorties du placard ?

REPRESENTATION A l’occasion du lancement lundi de « The L Word : Generation Q », retour sur cinquante ans de représentation des lesbiennes dans les séries

Anne Demoulin

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Bette (Jennifer Beals), Alice (Leisha Hailey), et Shane (Kate Moennig) sont à nouveau réunies dans « The L Word : Generation Q ».
Bette (Jennifer Beals), Alice (Leisha Hailey), et Shane (Kate Moennig) sont à nouveau réunies dans « The L Word : Generation Q ». — Hilary B Gayle/2019 Showtime Networks Inc.
  •  The L Word : Generation Q  débarque lundi à 22h40 sur Canal+ Séries.
  • Quand la série originale The L Word est lancée en 2004, elle comble un manque cruel en matière de visibilité des lesbiennes à la télévision.
  • Retour sur cinquante ans de représentation des lesbiennes dans les séries.

Quand The L Word est lancée en 2004, elle comble un manque cruel en matière de visibilité des lesbiennes à la télévision. Dix ans après la mort de Jenny, Bette (Jennifer Beals), Alice (Leisha Hailey), et Shane (Kate Moennig) sont de retour dans le reboot The L Word : Generation Q ce lundi à 22h40 sur Canal+ Séries. Invisibles jusqu’au début des années 1990, les lesbiennes sont-elles enfin sorties du placard à la télé ? Retour sur cinquante ans de représentation des lesbiennes dans les séries.

Julie, première lesbienne victime des scénaristes

Les lesbiennes sont invisibles dans les séries jusqu’au milieu des années 1970. Dans l’épisode 10 du feuilleton Executive Suite, intitulé The Sounds of Silence, diffusé le 6 décembre 1976, Julie (Geraldine Brooks), femme battue par son époux, confie à son amie Leona qu’elle est lesbienne. Dans l’épisode suivant What Are Patterns For ? le 13 décembre 1976, Julie est heurtée par camion, alors qu’elle poursuit la femme qu’elle aime, et meurt. Julie est première victime télévisuelle d’une longue liste. « Les personnages lesbiens se font souvent tuer », déplore Aline Mayard, journaliste, créatrice de la newsletter I Like That qui regarde la pop culture avec un prisme LGBTQ + et cocréatrice du podcast « Génération The L Word »*. Depuis 1976, 210 personnages féminins lesbiens ou bisexuels ont été victimes de leurs showrunneurs.

Marilyn, première lesbienne en couple dans une série médicale

Le premier personnage lesbien récurrent apparaît en 1988 dans la série médicale Heartbeat, qui met en vedette l’infirmière homosexuelle Marilyn McGrath (Gail Strickland) qui vivait avec son amante (Gina Hecht). « Les séries médicales comme Urgences ou Grey’s Anatomy ont fait avancer la représentation des lesbiennes à l’écran », souligne Aline Mayard.

C.J. et Abby, le premier baiser lesbien

Ce n’est qu’en 1991 qu’apparaît le baiser lesbien sur les écrans américains. Dix ans avant Willow et Tara dans le teen-drama Buffy contre les vampires, C. J. Lamb (Amanda Donohoe), avocate bisexuelle de La Loi de Los Angeles, embrasse sa collègue Abby Perkins (Michele Greene) sur les lèvres. Aux Etats-Unis, les groupes religieux et d’extrême droite fourbissent leurs armes.

Deux ans plus tard, le baiser saphique de Picket Fences est encore plus controversé parce qu’il implique deux adolescentes. Un an plus tard, en 1994, Roseanne Barr embrasse Mariel Hemingway dans sa sitcom. Un épisode qui a bien failli être annulé. Il faut attendre l’adaptation en 1993 des Chroniques de San Francisco, adaptée de la saga littéraire éponyme signée Armistead Maupin, pour voir de nouveaux personnages lesbiens récurrents à la télévision.

Susan et Carol, le premier mariage lesbien

Le premier mariage lesbien est célébré dans la saison 2 de la sitcom Friends en janvier 1996. « Carol et Susan formaient un couple de lesbiennes sympa, amoureuses et tendres, capables d’être mères. Elles étaient hyperféminines et on n’était pas dans le cliché de la camionneuse », félicite Aline Mayard. Et de tempérer : « Au point, qu’il y a eu des excès et que cela véhiculait à l’inverse le cliché que la butch n’existait pas. » Carol et Susan ne servent qu’à faire avancer l’intrigue d’un homme hétérosexuel, Ross, et celui-ci ne manque pas de faire de nombreuses blaques lesbophobes. Si la scène du mariage de Carol et Susan est tournée et vue dans certains pays, elle est coupée au montage par NBC.

Cette censure a sans doute conduit les scénaristes de Xena, la guerrière, la série « la plus crypto des années 1990 », selon l’experte, à passer maître dans l’art du sous-texte. La relation amoureuse entre Gabrielle et Xena restera purement platonique à l’écran de 1995 à 2001. Enfin, dans les années 1990, les relations lesbiennes sont souvent montrées comme des passades pour les femmes hétérosexuelles. Dans Sex and The City, Samantha se vante d’avoir eu une relation sexuelle épanouissante avec une femme. « Dans les séries, les lesbiennes servent juste à aider la femme hétérosexuelle à avancer sans sa sexualité », regrette Aline Mayard.

Ellen, le premier coming-out

ABC, filiale de Disney, annonce le 3 mars 1997 qu’Ellen Morgan, l’héroïne de la sitcom Ellen, campée par Ellen DeGeneres, va faire son coming-out. « Ellen DeGeneres ne cherchait pas à jouer ce qu’elle n’était pas, salue Aline Mayard. Ellen était un personnage très populaire et il y avait des doutes sur son orientation sexuelle ». Au « Yep, I’m gay » (« je suis gay ») en couverture du Time Magazine 14 avril 1997 de l’actrice répond le 30 avril 1997 le « I’m gay » dans le Puppy Episode le 30 avril 1997 sur ABC, devant plus de 40 millions d’Américains, soit trois fois l’audience habituelle de la série. C’est la première fois qu’une star de la télévision fait son coming-out. « Ellen DeGeneres l’a payé cher. La série est annulée et les audiences chutent, mais elle a changé les Etats-Unis à l’époque », rappelle Aline Mayard.

« The L Word », la première série communautaire

Au début des années 2000, apparaît sur Showtime, la première série communautaire LGBT qui met en scène cinq gays et un couple lesbien, Queer as Folk. En 2004, voit le jour The L Word qui met en scène la découverte de la communauté lesbienne par une jeune femme, Jenny Schecter (Mia Kirshner). « Cette série montrait la vie au sein de la communauté LGBT. Les héroïnes de The L Word montraient la vie des lesbiennes, et proposait plein de choix dans la représentation des lesbiennes, il y avait la sportive, l’exubérante, la dragueuse », se souvient Aline Mayard.

Les lesbiennes se font une place dans les séries grand public, notamment grâce au couple formé par Callie et Arizona dans la saison 5 de Grey’s Anatomy. « Elles ne cachaient pas leur vie. Tout le monde les regardait et leurs histoires étaient aussi importantes que celles des hétéros », se réjouit la spécialiste. Grâce à Buffy, contre les vampires, les lesbiennes apparaissent aussi dans les teen drama, avec plus ou moins de succès, comme Deuxième chance, Newport Beach, Sugar Rush ou South of Nowhere.

« Orange Is The New Black », la première grande série LGBT

À la fin des années 2000 et au début des années 2010, de The Good Wife à The Walking Dead en passant par Sons of Anarchy, les séries incluent désormais régulièrement un personnage lesbien. En 2013, Orange Is The New Black marque un autre tournant. Cette fiction grand public « est la plus grande série LGBT de l’histoire. Elle montre des personnages de femmes lesbiennes, queer, bi et trans », constate Aline Mayard.

« Gentleman Jack », la première série historique queer

A l’ère post-#MeToo, les lesbiennes apparaissent enfin dans des fictions historiques, comme Gentleman Jack sur HBO et BBC ou Dickinson sur Apple TV +. « C’est important de montrer les lesbiennes dans le passé, à une époque où elles étaient invisibilisées. Cela montre que que ce n’est pas juste une mode », explique Aline Mayard. Grâce à Batwoman, la lesbienne obtient enfin le rôle titre dans une série de superhéros. « L’histoire des superhéros est très ancrée dans l’homosexualité cryptée. Catwoman a été créée pour donner une amoureuse à un Batman, un peu trop proche de Robin », rappelle l’experte. « Quand j’étais un jeune membre de la communauté LGBT, que je me sentais seule, différente et jamais représentée à la télé, je serais morte pour avoir la chance de voir ça », écrit quant à elle Ruby Rose, qui tient ce rôle historique, sur Instagram. Dans le même temps, la France rattrape son retard, avec le baiser de Céline et Claudia dans Plus belle la vie, Andréa Martel dans Dix pour cent, Marion dans Les Sauvages ou encore Alexia dans Skam France, ouvertement bisexuelle…

La figure de la lesbienne serait-elle donc enfin sortie du placard sur le petit écran ? La dernière étude Where We Are on TV report du Glaad montre le pourcentage de personnages LGBTQ régulièrement vus à la télévision aux heures de grande écoute cette saison a atteint un sommet sans précédent de 10,2 %. Pour la première fois, le pourcentage de personnages LGBTQ féminins régulièrement vus à la télévision dépasse les personnages masculins : 53 % contre 47 %. Le combat pour la représentation est toutefois encore loin d’être gagné. Selon ce rapport, la population LGBTQ aux Etats-Unis représenterait 20 % de la population. Le Glaad appelle donc de ses vœux à avoir 20 % de personnages LBGTQ récurrents d’ici 2025, dont 50 % de personnes de couleur. Un nouveau défi pour les créateurs de séries.

*Le podcast Génération The L Word

Chaque semaine, Aline et Lauriane, les créatrices respectives des newsletters I like that et Lesbien Raisonnable, inviteront une personnalité française à discuter de l'épisode de la veille, mais aussi de de son rapport avec la série.